[Récit] Bastien le Bègue

Bastien banda son arc. Il ne pourrait pas lui échapper, la cible était trop facile. Il souffla longuement, et lâcha la flèche. La corde vibra, et la pointe fendant l’air émit son sifflement bref mais caractéristique, suivit d’un son mat. Simon hurla, ses cris et imprécations attirant Béalf commun chien de garde. Bastien ouvrit grand les yeux, une boule au ventre et le teint pâle. C’était un des vers de Simon qu’il venait de transpercer… quelle gaffe. Il rangea son arc en vitesse et déguerpit de l’endroit où il se trouvait, se carapatant plié en deux derrière les fourrés. Il savait que l’empennage de sa flèche le trahirait, mais il préférait mettre un peu de distance entre lui et Simon pour le moment.

Pas très malin, à moitié sourd et bègue, il n’avait jamais été très bien accueilli, ni dans son village natal, ni dans la tannerie où il avait travaillé quelques années. Il s’était enfui, et avait décidé de se joindre aux premières personnes croisées sur les routes qui accepteraient qu’il voyage en leur compagnie. Là encore, il avait essuyé un nombre incalculable de refus, plus ou moins polis, jusqu’à ce qu’il rencontre cette troupe de chevaliers. Bastien ne s’était pas inquiété de savoir qui ils étaient. Cela faisait longtemps qu’il ne s’en inquiétait plus. Ils dégageaient une sale odeur, mais il avait connu la tannerie, et franchement… cela lui avait appris à oublier de sentir les mauvaises odeurs. Ce qui l’avait le plus dérangé, au fond, c’était de se retrouver au milieu de chevaliers en armure. Il ne se sentait pas légitime en leur sain, d’autant que certains faisait bien sentir aux non-adoubés leur supériorité. Supériorité toute relative, car si elle avait été effective du temps où ils évoluaient à Castel-Graal, depuis qu’Ulfrik avait pris leur tête, il n’y avait plus de rangs, et tous étaient égaux dans les droits et devoirs.

Mais il s’y était fait, d’autant plus qu’on lui avait fait plutôt bon accueil, et ça, c’était la première fois que cela lui arrivait. Ils avaient beau être couverts d’asticots et de suinter la décadence, ils étaient de bons camarades. Bastien n’en demandait pas plus.

[Récit] Hernest’ le Gros

Au fil des années, la triste renommée d’Ulfrik avait grandi, et les rumeurs de ses méfaits s’était répandue bien loin de ses terres de sévices. La troupe avait son entrée dans le Codex des Dangers de l’administration d’Altdorf, une Rancune à Karaz-a-Karak pour avoir occis un nain tenancier d’une auberge, et on racontait cette histoire jusqu’à Kislev lors des veillées dans les troupes du nord.

La rumeur se portât jusqu’à Norsca, et aux oreilles de Varat Mirlson, alors jeune et en pleine recherche de gloire et de distinction. Sa quête le mena à partir battre la campagne dès qu’il fut assez fort pour se défendre seul. Il partit d’abord pour le nord, où par ses hauts faits il fut adopté par une tribu voué au Père des Pestes. Il n’y chercha pas la domination, mais plutôt la reconnaissance de ses exploits, allant chasser le troll à l’aide d’un poignard, ou le mammouth à coup de lances suintantes. Il fut adulé par les autres membres de la tribu, et désigné Protecteur du Khan. C’était bien évidemment un titre honorifique, tant parce qu’il était plus souvent en vadrouille qu’au village que parce que les gardes authentiques, s’ils le révéraient pour ses hauts faits, ne tolérait pas l’ingérence dans leur mission.

C’est finalement le devin du village qui trouvait dans Varat un rival indésirable. Il fut auparavant la seule autorité influente, et depuis que cet étranger était venu au village,  ses ouailles se détournait de la Voie des Vers pour écouter les promesses de gloire du colosse. C’est désormais lui qui décidait quelles seraient les prochaines expéditions, lui qui décidait quel créature devait être occises. Et lorsqu’il ne décidait pas et partait seul en chasse, nombreux étaient ceux qui le suivaient malgré tout, n’écoutant pas les prédictions alarmistes du devin. Il conçut alors un plan pour l’éloigner, et falsifia ses divinations pour lui promettre une gloire éternelle s’il partait au sud. Il organisa un conclave des sages, et avec une mise en scène extravagante, révéla les rumeurs qu’il entendait venir des terres du sud. Elles parlait d’une petite troupe errante de chevaliers vaillants voués à la même Puissance que Varat et le clan, qui par leurs exploits faisait résonner les spires de l’Ether.

Il enjoliva grandement les rumeurs, qui pour tout dire, parlait juste de quelques cavaliers semant la vie en même temps que la mort. Il ne savait pas en quoi consistait leurs actions, ni même s’il étaient encore en action où si leur renommé s’était bâtie sur quelques jours d’exploits, brillants mais fugaces comme un météore. Il avait perdu l’écoute des villageois, mais il n’avait pas pour autant perdu son éloquence ni son pouvoir de persuasion. Il mit tout en œuvre ce soir là, et réussi à convaincre Varat que s’il allait, il reviendrait un jour pour irradier toutes les terres noires de son aura de gloire.

Varat mis six mois à partir. Il prépara son odyssée méticuleusement, et sur les conseils d’un autre oracle, fit faire une copie du seul livre de son clan. C’était les annales du village, qui comptait ses hauts faits depuis sa fondation. Il avait en effet entendu dire qu’Ulfrik avait pour lubie la collection de ces objets de savoir. Il mis également ce temps à profit pour compléter son tableau de chasse de quelques monstres qui lui faisait cruellement défaut. Sa réussite dans ces duels titanesques lui fit croire que sa destinée venait de se révéler à lui, et c’est assuré et plein de vigueur qu’il prit la direction des terres du Sud à la tête d’une galère et d’une dizaine d’hommes qui s’étaient depuis longtemps détachés de l’autorité du Khan pour jurer allégeance à Varat uniquement.

Leur voyage dura longtemps, ramant avec vigueur, chassant la baleine pour manger, et laissant trainer leurs carcasses flottantes en offrandes pour s’assurer d’arriver à bon port. Ce seul voyage méritait de figurer parmi les annales de leur village, car ils atteignirent sains et saufs les terres du roi Louen. Leur arrivée ne se passa pas sans fracas : ils accostèrent à proximité d’un village de paysans, et leur apparence effrayante fit fuir ceux-ci jusqu’à la plus proche bourgade dotée d’une milice. Varat et ses hommes, qui ne s’intéressait pas pour le moins du monde à ces paysans mangeur de poisson, prirent la direction opposée après une courte échauffourée avec les gros bras du villages.

Ils mirent une bonne année à trouver Ulfrik et sa troupe. Ils les découvrirent en train de battre la campagne, juchés sur leurs destriers, le chef de la troupe se promenant sur une créature insectoïde géante, avec une bibliothèque sur son dos. C’est la première fois que les nordiques voyaient autant de livres rassemblés au même endroits… Ulfrik devait en effet être très puissant, car le gardien du registre, chez eux au loin, était parmi les personnes les plus importantes du village.
Varat se présenta à lui, demanda à ce qu’il les accepte dans sa suite, et lui fit don, quoi qu’il en soit, de l’ouvrage qu’il avait ramené par delà les mers salées. Ulfrik descendit de sa monture, rejoint par un chevalier monté sur un destrier au riche caparaçon noir blanc et or, qui ne pris, lui, pas la peine de descendre de monture ni d’ôter son heaume. Le sorcier corpulent, descendu de sa monture soulagée, fut intrigué par ce groupe, et leur demanda de se présenter plus en avant. Le fait que l’on parle de lui jusqu’aux contrées de Norsca ne l’émut pas, car la renommée lui importait peu. Il fut par contre très touché par le présent que Varat lui avait ramené. C’était un ouvrage doté de peu d’intérêt en soi-même, encore qu’il était riche en anecdotes intéressantes, mais il s’agissait surtout d’un ouvrage pratiquement unique. Et cela n’avait pas de prix, au temps des moines copistes d’Altdorf et de Bordeleau, pour qui un ouvrage unique devenait un livre grand public en quelques années. Il le plaça dans sa bibliothèque, hésitant longtemps entre la rangée des livres rares et celle des livres historiques, pour finalement le ranger dans les curiosités, tout proche de ses livres vivants.

Varat et ses suivant furent accepté, heureux, mais intrigués. Si la troupe avait une certaine prestance, il manquait la gloire qu’on leur avait promise. Ils ne semblaient pas outre mesure la rechercher, se contentant d’objectifs plus pragmatiques, comme chasser leur prochain repas, piller à l’occasion. Leur seul objectif fut pendant longtemps un jeu de chat et souris sadique avec un autre chevalier. Durant toute cette période, Varat et sa suite prenaient régulièrement des libertés avec le gros de la troupe pour aller chasser du gibier plus imposant que du lapin ou du sanglier.

Puis, lorsque le sort de leur rival fut scellé, la troupe dénuée d’objectif passa un temps à suivre les suggestions de Varat, et ajoutèrent de nombreuses bêtes à leur tableau de chasse. Le clou de leur collection était un monstrueux Jabberslythe, qui terrorisait une forêt et les villages alentours. Villages dont les habitants n’avaient jamais compris pourquoi cette troupe maudite les avait un jour libéré de la bête, et le lendemain pillé et occupé un village jusqu’à ce que les troupe de la cité les en déloge.

Varat tira son surnom d’un magnifique quiproquo avec un bouseux à moitié sourd qui s’était joint à la troupe. À son arrivée, Varat et Ulfrik discutaient du meilleur moyen de contourner une forte armée en campagne qu’ils avaient aperçut au loin, et qu’il leur fallait éviter sans perdre trop de temps. Varat, montrant de la main l’armée dont le nuage de poussière était visible au loin, dit à Ulfrilk que les troupes allaient vers l’Est, du moins le gros.

Le paysan, le prenant pour le chef de troupe, interprétant mal le geste, et ayant entendu la moitié des syllabes, lui tendit la main en disant « Ench-ch-chanté m’sieur Hernest’ le Gros, j-j’suis Bastien, mais tout l’mond’ m’appel’ le Bègu’. » Ulfrik était alors partit d’un grand rire, et avait entériné ce surnom d’Hernest’ le Gros dès le repas du soir, en racontant l’anecdote à tout le monde. Bastien fut applaudit, bien qu’il ne compris pas trop pourquoi, et toléré au sein du groupe. Son problème d’élocution et sa semi-surdité étaient souvent source de quiproquos et de fou-rires moqueurs, mais il était plutôt bon archer, ce qui manquait cruellement à Ulfrik parmi ses suivants.

[Récit] Barwolf et Viktor von Tira’ch

Les deux frères Tira’ch sont nés rivaux. À leur naissance, les jumeaux luttèrent pour sortir en premier du ventre de leur mère. Ce fut Barwolf qui poussa le premier cri, que Viktor suivit de peu. Cela devait se révéler prémonitoire. Viktor fut toujours second. De plus, le droit d’aînesse lui pesait terriblement. Pour les quelques minutes qui séparaient leurs naissances, c’est Barwolf qui avait récolté les droits et les devoirs, et ne se privait pas d’en faire usage sur Viktor.


Cette situation s’était poursuivie des années durant. Pour finir, lors de leur majorité, ils avaient tous deux choisi de s’enrôler dans l’armée de l’Empereur. Mais là où Barwolf se contenta des régiments de Talabheim, Viktor en profita pour partir loin de la tyrannie fraternelle. Il s’engagea dans les troupes du comte-électeur du Stirland. Cela fut un soulagement pour lui. Il devint un officier redouté, car hargneux et sévère. Malheureusement, ce répit fut de courte durée pour lui. Le sort lui revint de plein fouet. Le régiment dont il avait le commandement fut muté à Talabheim dans le cadre de la coopération militaire intercomtés… Et fût mis sous la responsabilité du commandant en chef local… Barwolf von Tira’ch lui-même.
Viktor enragea en apprenant cela, mais lié qu’il était par l’obéissance militaire, il ne put rien faire d’autre que courber l’échine et se plier, non sans protestation, aux ordres émanant de son frère. La coopération devait durer douze mois. Douze longs mois. Elle n’en dura pas quatre. Viktor finit par frapper son frère au visage, qui répliqua aussitôt. Leur bagarre d’une violence inouïe aurait valu un mois de trou et un autre de corvée à des soldats de seconde classe. Mais pour deux commandants de l’armée impériale, cela ne pouvait être si facilement toléré. Ils passèrent en cour martiale, et furent radiés de l’armée, condamnés aux travaux d’intérêt général. Ceux qui décidèrent de la sanction ne manquaient pas d’humour, puisqu’ils les envoyèrent creuser des tranchées pour l’armée en campagne contre les peaux-vertes, au sud. Intégrés aux « citoyens volontaires » qui participaient à l’effort de guerre, leurs bagarres étaient devenues monnaie courante. Un cercle de joueur avait même lancé un système florissant de paris.
    
La campagne fut assez brève, et semblable à nombre d’autres. La marée verte fut endiguée en quelques semaines, mais non sans pertes. Le secteur des civils, protégé par quelques maigres tranchées et un peloton d’arquebusiers, fut la cible d’une embuscade de gobelins, suffisamment malins pour éviter les troupes armées et se livrer au massacre et au pillage des retranchements non militarisés. Les quelques tireurs réguliers furent vite submergés, et les civils massacrés ou faits prisonniers, pour les plus malchanceux. Leur incivilité permanente sauva les Tira’ch. Même ici, ils avaient réussi à se faire mettre au trou par les autres civils, qui n’en pouvaient plus de leurs rixes incessantes. Enfermés chacun dans une cellule de fortune — une simple fosse de trois mètres de profondeur — ils échappèrent aux peaux-verte qui ne les virent pas… mais pas à la bande d’Ulfrik, qui passa par là deux semaines plus tard, la poursuite réciproque d’Ulfrik et de Sire Bertrand de la Fontaine les ayant menés par ce champ dévasté.
Les chevaliers sortirent de leur geôle les deux malheureux, trop affamés et trop épuisés et assoiffés pour se reprocher l’un l’autre les deux semaine passées au trou. Ulfrik leur donna un peu de la seule eau à sa disposition, celle du calice, ce qui les sauva autant que les perdit.
    
On ne change pas des années de rivalité, et au sein du groupe léprosé, leurs bagarres se poursuivirent, encouragées par Sire Énieul et Édouard de la Dent, qui, à leur tour, parièrent régulièrement sur l’un ou l’autre des deux frères, ou sur le nombre de dents qu’ils perdraient. Mais cela finit par agacer Ulfrik, qui, s’il était très tolérant, n’en pouvait tout simplement plus des deux frères. Il finit par trouver une solution pour les calmer, ou du moins, pour limiter leurs incessantes querelles. Il nomma Barwolf commandant de la Brigade, et Viktor, le seul et unique autre membre de cette Brigade, obtint le rôle de soldat du rang. Puis il offrit à Viktor un bouclier qu’il enchanta afin de rendre coup pour coup. Évidemment, Barwolf profita de sa nouvelle autorité pour frapper en toute impunité son frère, mais s’arrêta bien vite quand il se rend compte que son crochet du droit venait de lui arracher deux dents.
    
Les habitudes ont la vie rude, et il arrivait régulièrement à Barwolf de frapper Viktor, avant qu’une douleur soudaine ne lui rappelle bien vite qu’il valait mieux éviter cela à l’avenir. D’autant plus qu’il avait l’impression d’être atteint d’une nouvelle maladie à chaque coup qu’il portait à Viktor.
À Viktor, Ulfrik promit que s’il réussissait à se contrôler et obéir au doigt et à l’œil à son frère, leur situation serait peut-être un jour inversée. Tenu par cet espoir, il supportait tant bien que mal la situation, et ne souhaitait de toute façon pas se mettre leur chef à dos… c’était bien trop risqué !

Contrôle et rétrocontrôle, Ulfrik avait réussi à calmer les deux frères Tira’ch, les tenant sous le joug de promesses ou de menaces. Mais la tension entre eux était toujours palpable, et s’ils supportaient la situation, elle ne leur plaisait pas pour autant. Un jour, ils finiraient par exploser… Curieusement, Énieul et Édouard, privés de leur jeu, avaient d’ailleurs mis au point un pari évolutif là dessus.

[Récit] Madame de Barbouin-Bestu

Isabelle réajusta son heaume. Il faudrait bientôt qu’elle change les mousses à l’intérieur, en vieillissant elles s’étaient aplaties, et le casque n’était plus idéalement placé pour ses yeux. La hampe de la bannière lui lançait l’épaule, et les cahots du trot malaisé de sa monture lui faisaient un mal de chien aux fesses. Mais elle avait pris l’habitude, en quinze ans de chevalerie, de s’accommoder de ces inconforts. Elle lâcha la bride de Perle, sa jument, et fit un moulinet du bras pour délasser ses muscles. Même s’ils approchaient, les quelques heures de chevauchée qu’il restait avant d’arriver à Violecée-la-Plaine seraient longues. Ulfrik avait annoncé la fin du périple pour le crépuscule, et il lui tardait d’arriver. Édouard aussi, apparemment : cela faisait déjà une bonne dizaine de minutes qu’il épluchait les patates pour le soir pour gagner du temps. Décidément, il ne pensait qu’à manger, celui-ci. Elle avait entendu parler de lui durant ses années de service, et s’était moquée avec ses frères d’armes de ce chevalier pathétique dont les « exploits » avaient inspiré bien des chansons comiques… mais jamais elle n’aurait imaginé le compter un jour parmi ses compagnons, et encore moins parmi ses amis. Car elle devait le reconnaître, le sort s’acharna sur lui pendant ses années de chevalerie, mais ce n’était pas un mauvais bougre. Ils avaient bien vite sympathisé, et Isabelle avait quelques remords de s’être si longtemps moquée de lui sans le connaître.
    
À son grand dam, Sire Énieul fit quelques pas au trot pour la rejoindre. Il l’agaçait. Cet ancien seigneur ne devait pas avoir eu souvent l’occasion de côtoyer la gent féminine durant son règne. Ou il avait mis sa vertu au-dessus de tout, et s’était refusé certains plaisirs. Toujours est-il que depuis qu’elle avait rejoint la troupe, il n’avait cessé de lui tourner autour. Elle avait fini par accepter d’être sa porte-bannière, en espérant que cela le calmerait un peu, mais visiblement elle s’était trompée… Depuis qu’elle avait cousu la mouche d’or par-dessus ses propres armes, il semblait même être un peu plus entreprenant. Elle secoua un peu la chaîne de Perle, pour la pousser à accélérer un peu. Mais la créature semblait épuisée, tant par la chevauchée que par ses mutations encore récentes, auxquelles elle n’était pas habituée. Isabelle grommela. Elle avait toujours eu un caractère indépendant, qui lui avait d’ailleurs valu de réussir à devenir chevalier : elle était une de ces rares femmes à être adoubée par le Roy. Elle ne savait pas si l’attirance du seigneur déchu découlait de cette rareté, ou de la poitrine dénudée qu’elle arborait depuis quelque temps. Le frottement des plaques d’armures ou du tissu contre ses plaies au ventre étaient trop douloureuses pour qu’elle les recouvre… et même si elles ne saignaient plus depuis un bon bout de temps, elles refusaient de se refermer. Et puis cela l’amusait d’imaginer qu’on raconterait peut-être un jour la légende de la dame qui chevauchait tétons à l’air. Probablement que les détails seraient enjolivés, mais son expérience des veillées d’armes lui disait qu’il y avait là suffisamment matière à ce que l’histoire, et à ce que les fantasmes des soldats prennent. Qu’à cela ne tienne… elle trouvait agréable de chevaucher ainsi, surtout par la chaleur qu’il faisait. Elle espérait juste trouver une solution avant l’hiver, légende en devenir ou non, elle frissonnait déjà à l’idée du froid mordant et des flocons tombant sur sa peau nue.

Condamnée depuis sa naissance à ne jamais pouvoir enfanter, et liée par ses serments de chevalerie, elle n’avait jamais cherché à fonder un couple solide, et encore moins une famille. Cela lui convenait très bien jusqu’à présent. Elle en avait retiré une certaine expérience à repousser les prétendants qui ne lui convenait pas. Mais cette sangsue d’Énieul lui donnait du fil à retordre ! Elle héla Édouard, qui, tout en continuant de semer des épluchures, les rejoignit. Elle savait que cela aurait le mérite de rendre son prétendant jaloux et vexé, et donc de le faire bouder à l’écart du groupe. Cela ne rata pas, et au bout de quelques minutes de silence rageur, Énieul s’écarta d’eux, au grand soulagement d’Isabelle. Elle préférait nettement la compagnie d’Édouard. Même s’il était constamment désabusé, il avait la discussion agréable, et au moins il ne la reluquait pas à longueur de temps. C’était bien l’un des seuls, parmi la troupe qu’ils formaient. Et contrairement à ce qu’elle aurait pu croire, ce n’était pas les bouseux formant leur cortège les pires… Tandis qu’ils se contentaient de regarder le sol lorsqu’ils étaient à côté d’elle, humbles devant les chevaliers qu’ils servaient, ces derniers ne rataient pour la plupart pas une seule occasion de jeter un regard avide et furtif, qu’ils espéraient discret.

[Récit] Les Vers* de Béalf (acte II scène 4)

*à douze pieds, pas les lombric (ndlr)

Le soir, à l’ombre d’un aulne. Feu de camp. Jormund est assis en arrière-plan, une flasque à la main, dont il s’abreuve régulièrement. Béalf est debout sur une souche. Tout au long de la scène, il éructe régulièrement, au milieu de ses phrases.

BÉALF : Aaah, je me sens d’humeur ce soir !
JORMUND : (grommelant) Moi ce sont tes humeurs que je sens ce soir
BÉALF : Oh toi… (déclamant)
N’ai-je donc vécu que pour tes mesquineries ?
    N’en as tu point fini de cette jalousie,
    Qui te fait broyer en esquilles ma poésie ?
JORMUND : Mais ferme-là…
BÉALF : (l’œil torve) Non môssieur. Je fus un guerrier, puis un rebut de monastère. Ma vie s’est nettement améliorée quand j’ai rejoint Sa Cause. Le Prophète aux millions de fidèles. Mais il manquait quelque chose à ma vie. Je voulais clamer ses louanges. Ce cher Blanquette, vois-tu, m’a ouvert les yeux, et m’a fait voir mon potentiel. Lui c’est un artiste !
JORMUND : En effet… LUI…
BÉALF : Mes oreilles feront comme si elles n’avaient rien entendu
JORMUND : Je me demande d’ailleurs comment elles font d’habitude… Ne veux-tu pas les laver ? Tu as de la mousse qui pousse dedans !
BÉALF : Non ! Où habiterait Anne-Charlotte sinon ?
JORMUND : Qui ?
BÉALF : Anne-Charlotte voyons ! Ma mouche.
JORMUND : Ah. Je vois.
BÉALF : C’est une rareté.
JORMUND : Je vois.
BÉALF : Une espèce rare !
JORMUND : Je vois…
BÉALF : Et d’une variété peu courante ! Vois-tu ces pois bleutés sur sa carapace ?
JORMUND : Hum ? Ah… Oui.
BÉALF : C’est une rareté !
JORMUND : On le saura…
BÉALF : Vois-tu, dans l’élevage du Claude, on en a recensé seulement trois sur deux millions huit cent soixante-treize mille deux cent vingt-sept !
JORMUND : On lui dira…
BÉALF : On lui dira… On lui dira… (déclamant)
On lui dira, Ô Grand-Père, à ce jean-foutre,
Que s’il n’abdique pas, il en sera plein comme une outre !
JORMUND : Mais tu es pathétique ! Tu ne sais même plus compter tes pieds ? En fait, as-tu seulement déjà su ?
BÉALF : Suffit ! J’en ai assez de tes piques assassines ! Puisque tu n’es pas l’oreille qu’il faut à ma poésie, je m’en vais trouver une autre paire !
JORMUND : (soulagé) Aaah…

Entre Simon, juché sur son palanquin de vers.* Simon parle constamment à voix basse, comme s’il prêchait aux vers qui le meuvent.
* les lombrics, ici (NDLR)

BÉALF : (Se jetant à genoux) Maître !
JORMUND : (simultanément) Oh non…
SIMON : Entendez-vous ? Entendez-vous, Ô foule oubliée ? Entendez-vous ?
JORMUND : (à lui-même) Il ne manquait plus que lui… (à Simon) Allez-vous bien monsieur Trévize ? Puis-je faire quelque chose pour vous ?
SIMON : Entendez, ceci est la voix d’un infidèle.
BÉALF : (larmoyant) Moi je suis fidèle !
Ô maître aux mille enfants,
Accepteras-tu que je conte tes louanges ?
Feras-tu de moi ton scribe, ton bullaire ?
SIMON : Entendez-vous, mes frères ? Entendez-vous, la voix de ce fidèle ? C’est notre âme gardienne, celle qui veille sur nous. Et elle voudrait faire connaître votre voix. L’accepterez-vous ? (Pause. Simon semble guetter la réponse de ses vers)
JORMUND (se racle la gorge)
SIMON : Schhhhhht ! Ils tiennent là conciliabule fournis !
BÉALF : Ô vers, faites de mes vers vos vers ! Sinon j’en serais vert…
JORMUND : Je te sers un verre ? Pitoyable…
SIMON : Schhhhht ! (Pause) Les voilà qui ont fini. Ils m’ont dit que Béalf n’était pas encore prêt, non… pas encore prêt. Ils m’ont dit qu’ils entendaient Béalf, le soir, mais jamais devant les autres. Ils ont dit que Béalf devait d’abord faire ses preuves. Ensuite ils réfléchiront.
BÉALF : Maître…
SIMON : Mes fidèles, vous avez parlé, je ne suis que votre voix en ce monde.
BÉALF : (se relevant) Maître ! J’y vais de ce pas !
JORMUND : Béalf, non ! Voyons, pas à cette heure-ci ! Tu veux te faire rosser ?
BÉALF : La foi n’a pas d’heure, et j’ai foi ! (remontant sur sa souche, déclamant d’une voix timide au début, puis de plus en plus forte, pour finir en hurlant)
Ô peuple des bas-fonds,
Ô peuple des hauts-fonds,
Ô peuple !
Écoute, car voici la parole de Saint Simon,
Voici la parole de ses Millions, qui à travers lui s’expriment !
Par delà les temps, pas delà les éons,
Nulle trace, nulle poussière, rien que la nuit qui prime !
Nul être, nulle âme, nul dieu, nul ennemi !
Rien ne subsiste, car tout va aux vers !
Ils sont millions, ils sont milliards, ô vers infinis !
Les dieux sont défaits, leurs cultes flambèrent,
Les forteresses se sont effondrées,
Et leurs douves comblèrent !
Ô peuple des bas-fonds,
Ô peuple…
(Jormund, armé de sa flasque, lui donne un bon coup sur la tête. Béalf tombe évanoui)
JORMUND : Non mais…
SIMON : (levant les yeux pour la première fois) les Millions te remercient…
JORMUND : J’entends du bruit. Ils vont râler. Monsieur Trévize, allez vous recoucher… Nul besoin que quelqu’un d’autre que lui ne se fasse ennuyer par les Tira’ch.
SIMON : Les Millions n’ont pas besoin de tes conseils, et savent ce qui est bon pour eux.
JORMUND : À leur guise… Bonne nuit, monsieur Trévize.

[Récit] La perdition de Raphaëlle

Ô ma Dame, accordez-moi la vie… Depuis des années je vous sers, je vous prie, et en votre nom j’ai accepté de nombreux sacrifices. Je vous en supplie ma dame, accordez-moi cette nuit la vie. Raphaëlle était à genoux, prostrée devant le petit autel de sa chambre personnelle. Les yeux clos, l’esprit ouvert et toute à sa prière, rien d’autre n’existait à ce moment pour elle que sa foi en la Dame et son vœu de porter en elle la vie. Vêtue d’une légère robe de nuit, elle frissonna. Elle n’était plus une jeune femme, mais elle restait très agréable à regarder, à en croire les regards que lui jetaient les hommes sur son passage.
Une perle salée née au coin de son œil droit glissa sur sa joue, elle serra les dents et se redressa. Elle souffla les bougies une à une, se dirigea vers la porte et fit basculer le loquet en position ouverte. Non sans peine, elle souleva légèrement le lourd battant pour ne pas que les gonds grincent, et entrouvrit la porte juste assez pour se faufiler. Une fois dans le corridor désert, elle jeta un coup d’œil à droite puis à gauche par précaution, mais à cette heure-ci, personne ne traînait hors de sa couche. Paillasse pour les uns, duvet de plume pour les autres, l’heure était au sommeil, non aux promenades. Elle inspira un grand coup, s’efforça de retrouver son calme et de ralentir le rythme de son cœur, qui pour le moment battait la chamade d’angoisse. Légèrement plus apaisée, elle laissa ses pieds nus l’emporter dans la direction de la chambre personnelle du Baron de Vertille.

« Ô dieux de la vie… accordez-moi de procréer… J’ai toujours défendu votre cause, toujours porté vos valeurs. Ma foi se porte vers notre Dame, mais à travers elle c’est la vie que je vénère. Je vous en supplie, accordez-moi de porter la vie. »
Raphaëlle était recroquevillée en chien de fusil, sur le sol froid et humide de la grotte qu’elle occupait depuis une semaine. Une semaine rude, qui avait suivi son exil de Bordeleau. La nuit qu’elle avait passé dans la chambre du Baron laisserait à tous les deux un souvenir vivace, et tout semblait s’être déroulé selon le plan de Raphaëlle.
Mais Madame la Baronne avait réussi, d’une façon ou d’une autre, à avoir vent de leur petit secret nocturne, et, folle de jalousie car il y a bien longtemps qu’elle ne partageait plus le lit de son mari, avait fait exiler la demoiselle. Comble de l’ironie, Raphaëlle n’avait pas conçu. La Dame n’avait pas daigné répondre à ses requêtes, et l’avait laissée aussi infertile qu’à sa naissance.
Et depuis une semaine, abattue par cet échec, elle se morfondait et priait à qui voulait bien l’entendre de lui accorder un enfant.

Malheureusement pour elle, sa requête finit par être entendue par la mauvaise oreille…

[Récit] Les égouts de Port-Céleste

Ulfrik souffla un mot de pouvoir, et leurs habits séchèrent rapidement, mais devinrent raides, pris dans une gangue de vase et d’immondices asséchés. Pour pénétrer incognito dans la cité de Port-Céleste, ils avaient dû passer par les égouts. Beaucoup avaient râlé en apprenant ceci, cars ils avaient dû laisser leurs montures dans les bois à l’extérieur de la ville. Messire Edmond avait beau avoir accepté de leur servir de garde avec Grut, les chevaliers qu’ils étaient répugnaient à se déplacer à pied.

« C’est par ici » leur indiqua Ulfrik en empruntant le tunnel de droite. Il avait envoyé un essaim en reconnaissance, et il connaissait désormais le chemin exact pour atteindre les caves de l’Étude Icelienne, où les attendait – à son insu –  le sage Berthod. Jusque là, tout s’était bien passé dans leur expédition, et il espérait qu’il en allait de même pour ses gens qu’il avait laissé à Violecée-la-Plaine.
Il entendit bougonner derrière lui. Visiblement, Édouard n’appréciait guère que son garde-manger soit passé par les eaux usées… la volaille allait avoir un sale goût.
    
La troupe s’arrêta , et fit cercle autour de leur guide. Visiblement, la bouche d’égout qui allait leur permettre de pénétrer à l’intérieur était juste au dessus d’eux. Ulfrik accéléra la corrosion qui rongeait déjà les bords de la grille métallique, et en quelques minutes, la grille se décrocha dans un crissement sinistre, et tomba dans le liquide crasseux à leurs pieds, éclaboussant largement la troupe. On entendit un tintement dissonant, auquel Ulfrik répondit d’un grognement « Range ta lame, Énieul, imbécile. Comment comptes-tu comptes grimper avec ça ? »
Penaud, le chevalier rengaina sa rapière rouillée.
« Ou alors tu me tiens compagnie ici ? » ricana Édouard d’un rire gras sous le regard furieux de Messire Énieul. « Moi, les gars, je ne passe pas par ce trou. Je vous garde le passage dégagé. »
« Et bouffer un ou deux rats, non ? » sourit Monseigneur Gérald
« Nan, c’est dégueulasse un rat. Ça pue la morve comme viande. »

Ulfrik mit fin à la discussion en leur intimant de monter. Ils se trouvaient dans un cellier plein de victuailles. Gérald émit un long sifflement en voyant ça. « Édouard ! Trouve de quoi faire un radeau avec les merdes qui traînent dans les égouts, on refait notre stock de bouffe au retour ! »

« Bon, maintenant silence. Plus un mot. Celui qui l’ouvre, je lui coud les lèvres » Tous savaient que lorsqu’il avait cette intonation, Ulfrik ne plaisantait pas. La partie sérieuse commençait. Il ne s’agissait pas d’alerter toute la Garde Noble de l’Étude, ou ils risquaient d’avoir de sérieux ennuis.

[Récit] Bérégond et le Tristan

Deux potes. Deux amis de longue date, inséparables. La seule chose qu’ils n’avaient jamais faite ensemble, c’est coucher. Bêtises de gamins, méfaits d’adolescents, tout y était passé… Et pour le coup, on pouvait le dire : ils avaient même gardé les cochons ensemble. Ceux du père Merbisse. Chaque automne, dès qu’ils furent assez grands, ils les amener glander dans les chênaies de la Butte. Pendant que les cochons se remplissaient la panse, Bérégond et le Tristan cherchaient des champignons. Ils en revendaient une partie le soir même à l’épicier du village, et se gardaient les plus beaux pour eux.

Le jour où le héraut du banneret local était passé dans le village, vendant avec ferveur la conscription volontaire, ils avaient signé ensemble leur acte d’engagement, les yeux pleins d’étoiles. Ils seraient des soldats, des héros pour le village, et feraient la fierté de leurs mères. Qui n’avaient finalement pas été si fières que cela. Ou trop inquiètes pour le montrer. La semaine suivante, ils rassemblaient leurs maigres affaires et s’en allaient au château local. Leur seigneur était encore jeune, et avait renoncé à une longue quête du Graal pour passer ses années de chevalerie à administrer une place forte. C’était un ancien du village, et il avait décidé d’y bâtir son domaine. Il avait racheté les terres au seigneur qui les possédait, et avait entrepris de construire son fief. C’était un maigre fort de bois aux premiers jours, mais qui faisait la fierté des paysans qui s’y référaient comme « le château. » Puisant dans ses deniers personnels et achetant le bois aux plus proches, bûcherons, le seigneur Meldric avait rapidement été apprécié de ses nouveaux sujets.

Lorsque Bérégond et le Tristan étaient arrivés au « château, » le fort tout de bois n’était pas si loin : à l’exception du donjon flambant neuf qui était en pierre de taille, et la muraille nord qui commençait à s’élever, fière et raide, les premières oriflammes à la fleur de lys claquants aux vents, le reste était encore principalement des palissades en grume de hêtre ou de chêne.

Ils passèrent de nombreuses années au service du Seigneur Meldric, qui n’était pas un mauvais maître. Ils ne connurent pas grand-chose d’autre que la garnison et les patrouilles de routine, paradant avec fierté dans leur uniforme lorsqu’ils passaient dans leur village. Puis, le domaine s’étant bien développé, il fut lui-même sujet à conscription pour les armées royales. Ce qui arriva bien vite, le royaume ayant sans cesse besoin d’hommes pour assurer l’intégrité de ses frontières. Bérégond et le Tristan furent réquisitionnés, et quittèrent pour de longues années leur région natale car ils se rendirent compte que servir dans les armées du Roy leur faisait voir du pays.

Ils survécurent tant bien que mal, mais finirent par connaître le sort de nombreux soldats : ils tombèrent au combat. Une menace naissait dans la forêt d’Arden, et les Ducs de Gisoreux, d’Artois et de l’Anguille avaient appelé à l’aide le Roy, car ils ne réussissaient pas à contenir seuls une recrudescence chaotique au sein des bois. La peste menaçait les villages en lisière, et nul ne s’aventurait plus dans les profondeurs. Le Duc d’Artois, en particulier, voyait ses troupes et ses caisses saignées à blanc, car les paysans refusaient d’exploiter la forêt — principale ressource de son duché — et ses soldats peinaient à maintenir un périmètre de sécurité autour des principales villes forestières.

Après une campagne qui dura tout un été, la menace des hommes-bêtes fut anéantie avec la destruction d’un monolithe nauséabond, qui semblait constitué d’un mélange d’argile et de vase gravé de runes iridescentes malsaines. Les pertes humaines furent énormes, mais ceux-ci furent chanceux… Nombreux furent ceux qui survécurent, mais qui se retrouvèrent affublés de tares ou de mutations si ignobles qu’ils furent laissés sur place par les commandants de l’armée royale, qui se faisant, plantaient les graines d’une nouvelle menace chaotique pour les années à venir. Car s’ils avaient brisé les hardes monstrueuses et jeté bas leur idole impie, ceux-ci n’étaient que les symptômes d’une corruption qui perdurerait au sein des soldats maudits. Bérégond et Tristan n’eurent cette fois pas le même sort, mais furent tout de même de ceux-ci. Bérégond fut le premier à tomber. Il se fit agresser par une sorte de ver ou de sangsue géante, qui s’était accrochée à son dos une nuit. Il avait peu à peu perdu l’esprit, et son corps avait dépéri, mais refusait de mourir. Tristan avait regardé, impuissant, son ami devenir un automate dirigé par cette bête monstrueuse qui pendait de son dos. Il avait bien essayé de la lui ôter ou de la couper, mais cette chose s’accrochait bien plus qu’une tique, et avait une peau élastique d’une résistance incroyable. Les hurlements qu’il arrachait à Bérégond à chaque fois qu’il touchait à la sangsue avaient fini par lui faire abandonner ses tentatives. Au bout de quelques semaines de campagne pendant lesquels Bérégond avait été parqué avec les autres humains déchus à l’écart des campements, il était probablement décédé, mais son corps, mû par la sangsue qui jouait aux marionnettistes, semblait encore vivant.

Tristan vu son sort scellé lors de son plus grand moment d’héroïsme. Il avait mis fin à l’existence d’une parodie d’humanoïde qui marmonnait une incantation dont les seuls mots vrillaient les oreilles des hommes alentours. Mais ce faisant, le trop-plein de magie que la créature avait accumulé sans avoir l’occasion de l’utiliser avait fusé à travers la lame, foudroyant sur pied le pauvre Tristan, qui, souffrant le martyre, avait vu son corps se boursoufler et se déformer de façon ignoble en quelques minutes. Il avait sauvé une bonne partie des hommes, mais en avait payé le prix.

Laissé sur place avec les morts, il avait refusé de passer le restant de sa vie à errer dans les bois comme une bête, et, prenant ce qui fut son ami de toujours sous son aile, se mit en quête d’un nouveau foyer. Désabusé sur leurs chances d’être acceptés au sein de la civilisation, il n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il avait croisé la route d’Ulfrik et de sa troupe. Ceux-ci avaient vu en Bérégond une curiosité à étudier, et les avaient invités à rejoindre leur communauté.

[Récit] Marcelin

De bon matin Le Marcelin cueillait du thym,
Pour agrémenter son civet de lapin,
Quand soudain surgit au loin,
Le paysan par delà le champ de lin.
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

De fureur le paysan saisit sa faux,
Celle-là qui coupait le seigle et son ergot,
Apeuré le Marcelin fuit aussitôt,
Mais aussi lent qu’un escargot
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Hurlant aux corbeaux et agitant sa faux
Le fermier beuglant comme un veau,
Rattrapa le Marcelin bientôt,
Et de sa faux lui retailla le museau !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Depuis ce jour le Marcelin, ayant perdu son tarin,
A juré de le plus jamais marauder de thym
Pour agrémenter son lapin
Près d’un champ de lin !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Chanson composée par la troupe le soir où Marcelin leur a révélé pourquoi il n’avait plus de nez. Nul ne savait si c’était dû à une contamination à l’ ergot ou un contrecoup psychologique, mais depuis ce jour, Marcelin avait des crises d’hystérie régulières. C’est la raison pour laquelle on lui avait confié un arc comme arme : lors de telles crises, il devenait incapable de s’en servir autrement que comme une arme contondante, et c ‘était bien moins risqué pour tout le monde que s’il maniait autre chose !
Ce qui est sûr, cependant, c’est que depuis le jour où son nez avait été tranché à la faux, la blessure n’avait pas cicatrisé et lui laissait une plaie suppurante en plein milieu du visage, qu’il dissimulait sous un bandage disgracieux.

[Récit] Le Claude

Né affublé d’u syndrome de nanisme, le Claude avait assez bien vécu jusque ses dix ans. Quand ses compagnons de jeu avaient commencé à grandir et pas lui, sa vie s’était nettement compliquée. Il s’était rapidement aigri, et avait voleté à droite à gauche, acceptant n’importe quelle bassesse pour avoir une place dans un groupe. Il avait tour à tour été assassin de fortune, prostitué dans une maison close à réputation excentrique, larbin d’écurie… Il disait oui à tout ce qui était, sans jeu de mots, à sa porté, et qui lui rapportait quelques piécettes et de la compagnie.
Mais invariablement, on finissait par se moquer de lui et de sa taille. Sauf dans la Maison close du Chêne Rouge. Là il avait une bonne situation, une paie correcte, et une reconnaissance tant de ses patrons et collègues — tous affublé d’une particularité leur ayant un jour où l’autre valu moquerie — que de ses « clients » et « clientes, » qui venaient en ce lieu uniquement pour ce genre d’excentricités de luxe. Il n’avait pas à se préoccuper d’un logement, pas à se préoccuper des repas, ni du linge (qui n’y était, de toute façon, pas trop d’usage) : Le Chêne Rouge était sa maison.


Néanmoins, bien que cette période fut la meilleure de sa vie, il finit par s’en lasser. Non pas de son activité en tant que telle, ni du lieu, mais surtout du fait d’être, là aussi, même bien considéré, une bête de foire. Il était malin, très malin, et il aurait pu finir par en devenir le gérant, et il n’aurait plus alors eu ce genre de problème. Il était resté pas loin de dix ans au Chêne Rouge, et avait gravi les échelons au fur et à mesure. De « simple attraction » travaillant toute la semaine, il avait fini par avoir la confiance de ses supérieurs, et s’était vu attribué petit à petit la gestion d’un couloir, puis un étage, gagnant une demi-journée de repos à chaque fois. Au bout de dix ans, il gérait toute l’aile gauche du Chêne Rouge. Sous sa direction, elle avait pris de l’ampleur, car il ne tombait jamais à court d’idées, plus incongrues les unes que les autres. La compétition aile droite-aile gauche, qui animait le personnel et ravissait les clients avait été écrasée trois années consécutives. La réputation d’excentrique du Chêne Rouge, déjà très importante, avait grandi d’autant, car si vers l’aile droite on dirigeait les clients les moins aventureux, on conseillait la gauche à quiconque cherchait un frisson plus… inhabituel.
Et pourtant, s’il ne travaillait plus dans les chambres qu’une demi-journée ou une demi-nuit par jour, sa grogne sous-jacente allait croissante. Vint un jour un noble de la cour impériale, qui, ayant entendu grand bien de cet établissement, avait souhaité fréquenter cet établissement pour le faire figurer à l’index de son « Grand Guide des Maisons Closes, de Norsca à Tilée, à l’usage de la Noblesse d’Altdorf. »


Il avait passé une semaine entière au Chêne Rouge, payant un forfait minimum, mais ayant accès à toutes les attractions qu’il souhaitait. Hautain, acerbe et prétentieux, il semblait croire que rédiger un guide revenait à faire remarquer les points négatifs du lieu à tout bout de champ. Un seul commentaire positif était sorti de sa bouche de tout son séjour, quand il ne pouvait se départir de son sourire satisfait à la sortie de la chambre des trois « R ».


À la fin de son séjour, alors qu’il profitait une dernière fois d’une attraction offerte par la maison, Le Claude avait ouvert son carnet de notes en toute discrétion. À la rubrique Chêne Rouge, il n’y avait qu’une seule ligne : « Leur nain est trop grand. » Cela avait mis le Claude dans une fureur aveugle. Toute la rancœur qui était montée en lui ces dernières années rejaillit d’un seul coup. Il beugla dans les couloirs, ouvrit des portes en les claquant, fit ses valises en coup de vent, et quitta le Chêne Rouge sans même demander son dernier solde, pour ne plus jamais y remettre les pieds. Dans l’ambiance de l’aile droite, le ramdam qu’il fit passa inaperçu sur le coup, mais on regretta longtemps son départ.

Il avait pris la route, et au bout de quelque temps, ayant épuisé son pécule, se décida à vivre en ermite dans les plaines tiléennes. Ça ne dura pas. Le calme le rendait encore plus fou que les remarques vaseuses de ses concitoyens quant à sa taille. Suite à une après-midi rocambolesque, il s’engagea dans une troupe halfling en garnison à proximité. Il y passa quelques mois à supporter les estomacs sur pattes qui lui servaient de compagnons d’armes, puis déserta après avoir volé la réserve de safran en compagnie de son ami Théosfratus. Leur méfait avait été repéré trop rapidement détecté, et il ne tenait pas à en payer les conséquences. Pour un vol de safran, chez des bouffeurs de potage, cela pouvait être terrible. Tant pis pour Théosfratus, après tout, cela avait été son idée à lui.

Il avait donc fui vers le nord, et la civilisation, se cachant régulièrement sous les buissons pour échapper à l’escadrille des Vols-au-Vent lancés à sa poursuite avec leurs ailes mécaniques, et esquivant prudemment les odeurs de peau-verte que lui apportait le vent. Désespéré à l’idée d’avoir le choix entre errer dans l’espoir de trouver de quoi vivre ou retourner au Chêne Rouge, il avait croisé la troupe des lépreux un soir, alors qu’il cherchait un endroit où passer la nuit à l’abri des sangliers qui pouvaient se révéler monstrueux dans la région. Édouard ayant — encore — fait trop à manger, ils l’avaient invité à partager leur repas. Le Claude hésita un instant à la vue de leur mauvaise santé apparente, mais son ventre, qui n’avait grignoté que du rat ces derniers jours, avait décidé pour lui. La grillade sentait trop bon.

La troupe d’Ulfrik lui avait paru somme toute assez sympathique. Ils puaient la mort, ne semblaient pas connaître la douche, ni l’hygiène corporelle, mais bon… ce n’était pas pire que les chambres de la cave de l’aile droite du Chêne Rouge. Sous l’impulsion d’Édouard, ils l’avaient invité à rester en leur compagnie : un ex-militaire dans un régiment halfling, cela vaut son pesant d’or en tant que conseiller culinaire. Et puis certains autres chevaliers — hommes ou femme — étaient intéressés par certains points de ses expériences précédentes…