[Récit] Les égouts de Port-Céleste

Ulfrik souffla un mot de pouvoir, et leurs habits séchèrent rapidement, mais devinrent raides, pris dans une gangue de vase et d’immondices asséchés. Pour pénétrer incognito dans la cité de Port-Céleste, ils avaient dû passer par les égouts. Beaucoup avaient râlé en apprenant ceci, cars ils avaient dû laisser leurs montures dans les bois à l’extérieur de la ville. Messire Edmond avait beau avoir accepté de leur servir de garde avec Grut, les chevaliers qu’ils étaient répugnaient à se déplacer à pied.

« C’est par ici » leur indiqua Ulfrik en empruntant le tunnel de droite. Il avait envoyé un essaim en reconnaissance, et il connaissait désormais le chemin exact pour atteindre les caves de l’Étude Icelienne, où les attendait – à son insu –  le sage Berthod. Jusque là, tout s’était bien passé dans leur expédition, et il espérait qu’il en allait de même pour ses gens qu’il avait laissé à Violecée-la-Plaine.
Il entendit bougonner derrière lui. Visiblement, Édouard n’appréciait guère que son garde-manger soit passé par les eaux usées… la volaille allait avoir un sale goût.
    
La troupe s’arrêta , et fit cercle autour de leur guide. Visiblement, la bouche d’égout qui allait leur permettre de pénétrer à l’intérieur était juste au dessus d’eux. Ulfrik accéléra la corrosion qui rongeait déjà les bords de la grille métallique, et en quelques minutes, la grille se décrocha dans un crissement sinistre, et tomba dans le liquide crasseux à leurs pieds, éclaboussant largement la troupe. On entendit un tintement dissonant, auquel Ulfrik répondit d’un grognement « Range ta lame, Énieul, imbécile. Comment comptes-tu comptes grimper avec ça ? »
Penaud, le chevalier rengaina sa rapière rouillée.
« Ou alors tu me tiens compagnie ici ? » ricana Édouard d’un rire gras sous le regard furieux de Messire Énieul. « Moi, les gars, je ne passe pas par ce trou. Je vous garde le passage dégagé. »
« Et bouffer un ou deux rats, non ? » sourit Monseigneur Gérald
« Nan, c’est dégueulasse un rat. Ça pue la morve comme viande. »

Ulfrik mit fin à la discussion en leur intimant de monter. Ils se trouvaient dans un cellier plein de victuailles. Gérald émit un long sifflement en voyant ça. « Édouard ! Trouve de quoi faire un radeau avec les merdes qui traînent dans les égouts, on refait notre stock de bouffe au retour ! »

« Bon, maintenant silence. Plus un mot. Celui qui l’ouvre, je lui coud les lèvres » Tous savaient que lorsqu’il avait cette intonation, Ulfrik ne plaisantait pas. La partie sérieuse commençait. Il ne s’agissait pas d’alerter toute la Garde Noble de l’Étude, ou ils risquaient d’avoir de sérieux ennuis.

[Récit] Bérégond et le Tristan

Deux potes. Deux amis de longue date, inséparables. La seule chose qu’ils n’avaient jamais faite ensemble, c’est coucher. Bêtises de gamins, méfaits d’adolescents, tout y était passé… Et pour le coup, on pouvait le dire : ils avaient même gardé les cochons ensemble. Ceux du père Merbisse. Chaque automne, dès qu’ils furent assez grands, ils les amener glander dans les chênaies de la Butte. Pendant que les cochons se remplissaient la panse, Bérégond et le Tristan cherchaient des champignons. Ils en revendaient une partie le soir même à l’épicier du village, et se gardaient les plus beaux pour eux.

Le jour où le héraut du banneret local était passé dans le village, vendant avec ferveur la conscription volontaire, ils avaient signé ensemble leur acte d’engagement, les yeux pleins d’étoiles. Ils seraient des soldats, des héros pour le village, et feraient la fierté de leurs mères. Qui n’avaient finalement pas été si fières que cela. Ou trop inquiètes pour le montrer. La semaine suivante, ils rassemblaient leurs maigres affaires et s’en allaient au château local. Leur seigneur était encore jeune, et avait renoncé à une longue quête du Graal pour passer ses années de chevalerie à administrer une place forte. C’était un ancien du village, et il avait décidé d’y bâtir son domaine. Il avait racheté les terres au seigneur qui les possédait, et avait entrepris de construire son fief. C’était un maigre fort de bois aux premiers jours, mais qui faisait la fierté des paysans qui s’y référaient comme « le château. » Puisant dans ses deniers personnels et achetant le bois aux plus proches, bûcherons, le seigneur Meldric avait rapidement été apprécié de ses nouveaux sujets.

Lorsque Bérégond et le Tristan étaient arrivés au « château, » le fort tout de bois n’était pas si loin : à l’exception du donjon flambant neuf qui était en pierre de taille, et la muraille nord qui commençait à s’élever, fière et raide, les premières oriflammes à la fleur de lys claquants aux vents, le reste était encore principalement des palissades en grume de hêtre ou de chêne.

Ils passèrent de nombreuses années au service du Seigneur Meldric, qui n’était pas un mauvais maître. Ils ne connurent pas grand-chose d’autre que la garnison et les patrouilles de routine, paradant avec fierté dans leur uniforme lorsqu’ils passaient dans leur village. Puis, le domaine s’étant bien développé, il fut lui-même sujet à conscription pour les armées royales. Ce qui arriva bien vite, le royaume ayant sans cesse besoin d’hommes pour assurer l’intégrité de ses frontières. Bérégond et le Tristan furent réquisitionnés, et quittèrent pour de longues années leur région natale car ils se rendirent compte que servir dans les armées du Roy leur faisait voir du pays.

Ils survécurent tant bien que mal, mais finirent par connaître le sort de nombreux soldats : ils tombèrent au combat. Une menace naissait dans la forêt d’Arden, et les Ducs de Gisoreux, d’Artois et de l’Anguille avaient appelé à l’aide le Roy, car ils ne réussissaient pas à contenir seuls une recrudescence chaotique au sein des bois. La peste menaçait les villages en lisière, et nul ne s’aventurait plus dans les profondeurs. Le Duc d’Artois, en particulier, voyait ses troupes et ses caisses saignées à blanc, car les paysans refusaient d’exploiter la forêt — principale ressource de son duché — et ses soldats peinaient à maintenir un périmètre de sécurité autour des principales villes forestières.

Après une campagne qui dura tout un été, la menace des hommes-bêtes fut anéantie avec la destruction d’un monolithe nauséabond, qui semblait constitué d’un mélange d’argile et de vase gravé de runes iridescentes malsaines. Les pertes humaines furent énormes, mais ceux-ci furent chanceux… Nombreux furent ceux qui survécurent, mais qui se retrouvèrent affublés de tares ou de mutations si ignobles qu’ils furent laissés sur place par les commandants de l’armée royale, qui se faisant, plantaient les graines d’une nouvelle menace chaotique pour les années à venir. Car s’ils avaient brisé les hardes monstrueuses et jeté bas leur idole impie, ceux-ci n’étaient que les symptômes d’une corruption qui perdurerait au sein des soldats maudits. Bérégond et Tristan n’eurent cette fois pas le même sort, mais furent tout de même de ceux-ci. Bérégond fut le premier à tomber. Il se fit agresser par une sorte de ver ou de sangsue géante, qui s’était accrochée à son dos une nuit. Il avait peu à peu perdu l’esprit, et son corps avait dépéri, mais refusait de mourir. Tristan avait regardé, impuissant, son ami devenir un automate dirigé par cette bête monstrueuse qui pendait de son dos. Il avait bien essayé de la lui ôter ou de la couper, mais cette chose s’accrochait bien plus qu’une tique, et avait une peau élastique d’une résistance incroyable. Les hurlements qu’il arrachait à Bérégond à chaque fois qu’il touchait à la sangsue avaient fini par lui faire abandonner ses tentatives. Au bout de quelques semaines de campagne pendant lesquels Bérégond avait été parqué avec les autres humains déchus à l’écart des campements, il était probablement décédé, mais son corps, mû par la sangsue qui jouait aux marionnettistes, semblait encore vivant.

Tristan vu son sort scellé lors de son plus grand moment d’héroïsme. Il avait mis fin à l’existence d’une parodie d’humanoïde qui marmonnait une incantation dont les seuls mots vrillaient les oreilles des hommes alentours. Mais ce faisant, le trop-plein de magie que la créature avait accumulé sans avoir l’occasion de l’utiliser avait fusé à travers la lame, foudroyant sur pied le pauvre Tristan, qui, souffrant le martyre, avait vu son corps se boursoufler et se déformer de façon ignoble en quelques minutes. Il avait sauvé une bonne partie des hommes, mais en avait payé le prix.

Laissé sur place avec les morts, il avait refusé de passer le restant de sa vie à errer dans les bois comme une bête, et, prenant ce qui fut son ami de toujours sous son aile, se mit en quête d’un nouveau foyer. Désabusé sur leurs chances d’être acceptés au sein de la civilisation, il n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il avait croisé la route d’Ulfrik et de sa troupe. Ceux-ci avaient vu en Bérégond une curiosité à étudier, et les avaient invités à rejoindre leur communauté.

[Récit] Marcelin

De bon matin Le Marcelin cueillait du thym,
Pour agrémenter son civet de lapin,
Quand soudain surgit au loin,
Le paysan par delà le champ de lin.
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

De fureur le paysan saisit sa faux,
Celle-là qui coupait le seigle et son ergot,
Apeuré le Marcelin fuit aussitôt,
Mais aussi lent qu’un escargot
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Hurlant aux corbeaux et agitant sa faux
Le fermier beuglant comme un veau,
Rattrapa le Marcelin bientôt,
Et de sa faux lui retailla le museau !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Depuis ce jour le Marcelin, ayant perdu son tarin,
A juré de le plus jamais marauder de thym
Pour agrémenter son lapin
Près d’un champ de lin !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Chanson composée par la troupe le soir où Marcelin leur a révélé pourquoi il n’avait plus de nez. Nul ne savait si c’était dû à une contamination à l’ ergot ou un contrecoup psychologique, mais depuis ce jour, Marcelin avait des crises d’hystérie régulières. C’est la raison pour laquelle on lui avait confié un arc comme arme : lors de telles crises, il devenait incapable de s’en servir autrement que comme une arme contondante, et c ‘était bien moins risqué pour tout le monde que s’il maniait autre chose !
Ce qui est sûr, cependant, c’est que depuis le jour où son nez avait été tranché à la faux, la blessure n’avait pas cicatrisé et lui laissait une plaie suppurante en plein milieu du visage, qu’il dissimulait sous un bandage disgracieux.

[Récit] Le Claude

Né affublé d’u syndrome de nanisme, le Claude avait assez bien vécu jusque ses dix ans. Quand ses compagnons de jeu avaient commencé à grandir et pas lui, sa vie s’était nettement compliquée. Il s’était rapidement aigri, et avait voleté à droite à gauche, acceptant n’importe quelle bassesse pour avoir une place dans un groupe. Il avait tour à tour été assassin de fortune, prostitué dans une maison close à réputation excentrique, larbin d’écurie… Il disait oui à tout ce qui était, sans jeu de mots, à sa porté, et qui lui rapportait quelques piécettes et de la compagnie.
Mais invariablement, on finissait par se moquer de lui et de sa taille. Sauf dans la Maison close du Chêne Rouge. Là il avait une bonne situation, une paie correcte, et une reconnaissance tant de ses patrons et collègues — tous affublé d’une particularité leur ayant un jour où l’autre valu moquerie — que de ses « clients » et « clientes, » qui venaient en ce lieu uniquement pour ce genre d’excentricités de luxe. Il n’avait pas à se préoccuper d’un logement, pas à se préoccuper des repas, ni du linge (qui n’y était, de toute façon, pas trop d’usage) : Le Chêne Rouge était sa maison.


Néanmoins, bien que cette période fut la meilleure de sa vie, il finit par s’en lasser. Non pas de son activité en tant que telle, ni du lieu, mais surtout du fait d’être, là aussi, même bien considéré, une bête de foire. Il était malin, très malin, et il aurait pu finir par en devenir le gérant, et il n’aurait plus alors eu ce genre de problème. Il était resté pas loin de dix ans au Chêne Rouge, et avait gravi les échelons au fur et à mesure. De « simple attraction » travaillant toute la semaine, il avait fini par avoir la confiance de ses supérieurs, et s’était vu attribué petit à petit la gestion d’un couloir, puis un étage, gagnant une demi-journée de repos à chaque fois. Au bout de dix ans, il gérait toute l’aile gauche du Chêne Rouge. Sous sa direction, elle avait pris de l’ampleur, car il ne tombait jamais à court d’idées, plus incongrues les unes que les autres. La compétition aile droite-aile gauche, qui animait le personnel et ravissait les clients avait été écrasée trois années consécutives. La réputation d’excentrique du Chêne Rouge, déjà très importante, avait grandi d’autant, car si vers l’aile droite on dirigeait les clients les moins aventureux, on conseillait la gauche à quiconque cherchait un frisson plus… inhabituel.
Et pourtant, s’il ne travaillait plus dans les chambres qu’une demi-journée ou une demi-nuit par jour, sa grogne sous-jacente allait croissante. Vint un jour un noble de la cour impériale, qui, ayant entendu grand bien de cet établissement, avait souhaité fréquenter cet établissement pour le faire figurer à l’index de son « Grand Guide des Maisons Closes, de Norsca à Tilée, à l’usage de la Noblesse d’Altdorf. »


Il avait passé une semaine entière au Chêne Rouge, payant un forfait minimum, mais ayant accès à toutes les attractions qu’il souhaitait. Hautain, acerbe et prétentieux, il semblait croire que rédiger un guide revenait à faire remarquer les points négatifs du lieu à tout bout de champ. Un seul commentaire positif était sorti de sa bouche de tout son séjour, quand il ne pouvait se départir de son sourire satisfait à la sortie de la chambre des trois « R ».


À la fin de son séjour, alors qu’il profitait une dernière fois d’une attraction offerte par la maison, Le Claude avait ouvert son carnet de notes en toute discrétion. À la rubrique Chêne Rouge, il n’y avait qu’une seule ligne : « Leur nain est trop grand. » Cela avait mis le Claude dans une fureur aveugle. Toute la rancœur qui était montée en lui ces dernières années rejaillit d’un seul coup. Il beugla dans les couloirs, ouvrit des portes en les claquant, fit ses valises en coup de vent, et quitta le Chêne Rouge sans même demander son dernier solde, pour ne plus jamais y remettre les pieds. Dans l’ambiance de l’aile droite, le ramdam qu’il fit passa inaperçu sur le coup, mais on regretta longtemps son départ.

Il avait pris la route, et au bout de quelque temps, ayant épuisé son pécule, se décida à vivre en ermite dans les plaines tiléennes. Ça ne dura pas. Le calme le rendait encore plus fou que les remarques vaseuses de ses concitoyens quant à sa taille. Suite à une après-midi rocambolesque, il s’engagea dans une troupe halfling en garnison à proximité. Il y passa quelques mois à supporter les estomacs sur pattes qui lui servaient de compagnons d’armes, puis déserta après avoir volé la réserve de safran en compagnie de son ami Théosfratus. Leur méfait avait été repéré trop rapidement détecté, et il ne tenait pas à en payer les conséquences. Pour un vol de safran, chez des bouffeurs de potage, cela pouvait être terrible. Tant pis pour Théosfratus, après tout, cela avait été son idée à lui.

Il avait donc fui vers le nord, et la civilisation, se cachant régulièrement sous les buissons pour échapper à l’escadrille des Vols-au-Vent lancés à sa poursuite avec leurs ailes mécaniques, et esquivant prudemment les odeurs de peau-verte que lui apportait le vent. Désespéré à l’idée d’avoir le choix entre errer dans l’espoir de trouver de quoi vivre ou retourner au Chêne Rouge, il avait croisé la troupe des lépreux un soir, alors qu’il cherchait un endroit où passer la nuit à l’abri des sangliers qui pouvaient se révéler monstrueux dans la région. Édouard ayant — encore — fait trop à manger, ils l’avaient invité à partager leur repas. Le Claude hésita un instant à la vue de leur mauvaise santé apparente, mais son ventre, qui n’avait grignoté que du rat ces derniers jours, avait décidé pour lui. La grillade sentait trop bon.

La troupe d’Ulfrik lui avait paru somme toute assez sympathique. Ils puaient la mort, ne semblaient pas connaître la douche, ni l’hygiène corporelle, mais bon… ce n’était pas pire que les chambres de la cave de l’aile droite du Chêne Rouge. Sous l’impulsion d’Édouard, ils l’avaient invité à rester en leur compagnie : un ex-militaire dans un régiment halfling, cela vaut son pesant d’or en tant que conseiller culinaire. Et puis certains autres chevaliers — hommes ou femme — étaient intéressés par certains points de ses expériences précédentes…

[Récit] Amiral Sigismud Toquet

Minima de Malis… De deux maux le moindre. C’était sa devise, et ce qui l’avait poussé à rejoindre la troupe d’Ulfrik. Il s’y faisait, mais espérait bien trouver une situation moins embarrassante un jour. Ceci dit, ses chances étaient infimes, et il le savait. Foutue foi, ça vous perdait des hommes !

Tout avait commencé en mer. Amiral de la flotte du Roy Louen, réputé pour son sens de la stratégie et sa capacité à trancher rapidement des dilemmes tactiques ardus, félicité pour sa finesse d’esprit et de lame… Il fut une haute figure de Bretonnie. Le temps qu’il passait à terre, il le passait à la cour du Roy, et il n’hésitait pas à défaire en duel tout chevalier qui moquait son activité manquant de charges épiques.


Et pourtant, les charges épiques, bien qu’il eut du mal à se le reconnaître lui-même, ça lui manquait. Il en avait marre de la finesse, marre de l’ennui en pleine mer pour quelques heures de combat naval tout aussi ennuyant, mare de l’immobilité sur le pont, et marre du fleuret, seule arme blanche autorisée sur les navires bretonniens.
Il finit donc par donner sa démission au Roy, et se fit chevalier de la quête. Il acheta un cheval robuste avec sa prime de fin service, embarqua son paquetage sur son dos, et se mis en quête d’un gros marteau. Il trouva son bonheur chez un marchand de la ville, ravi de se débarrasser de cette arme dont personne, ici, ne voulait. Puis il prit la route, et nul n’entendit plus parler de lui. Personne ne s’en étonna, car il était monnaie courante de ce genre de faits : peu des chevaliers qui partaient à la quête du Graal et de la Dame revenaient de leur périple.


Et pourtant, il survécut aux dragons, pourfendit des hybrides ignobles, à mi-chemine entre le bouc et l’humain, pique-niqua des fruits et des noix avec les elfes de la forêt (éblouit par les histoires des grands chevaliers de son enfance, il ne se rendait pas compte de l’honneur que ceux-ci lui avaient fait), et se baigna dans la Cascade aux Sylves sans se faire écharper par celles-ci.
Nombreux sont ceux des chevaliers ayant suivi la même voie que lui qui avaient péri plus tôt, ou qui auraient rêvé d’un tel conte.
Au bout de cinq ans d’errance, solitaire, mais héroïque, il crut avoir trouvé la consécration de sa Sainte Mission dans les eaux d’un étang au miroir parfait. Attiré vers les eaux, il mit pied à terre et s’y agenouilla, tandis qu’une forme s’élevait de la surface que nulle onde ne troublait. Prostré, ému, et en pleine communion avec lui-même et avec sa foi, il ne leva même pas la tête quand on lui tendit un gobelet ruisselant d’un liquide plus clair encore que de l’eau de roche, comme baignée d’une lumière interne. Il y but longuement. « Jusqu’à la lie » racontaient les histoires. Jusqu’à la lie il boirait. Et il essaya. Mais il avait déjà vidé au moins quatre fois le volume du calice, et celui-ci ne semblait s’arrêter de se vider. Sa foi vacillant au fur à mesure que son estomac lui demandait pitié, il ouvrit les yeux, pris d’un doute. Ulfrik se tenait à ses côtés, un petit sourire au coin de ses lèvres. La main tendue pour récupérer l’objet.


« L’eus-tu voulu, tu n’aurais pas pu le vider. Rends-le-moi, maintenant. Je te promets de te le prêter à nouveau bientôt. »
Sigismund émit un glapissement en découvrant le visage de son interlocuteur. Bouffi et vérolé, il était à l’opposé de ce qu’il imaginait pour sa Dame.
« Ma Dame, murmura-t-il, que cela signifie-t-il donc ?
Ta Dame ? lui répondit Ulfrik en partant d’un grand rire. Ta Dame ? Vous avez entendu ça mes amis ? » À sa remarque narquoise répondit le rire gras d’une bonne dizaine de personnes, hors du champ de vision de Sigismund.
« Mon pauvre, reprit Ulfrik, ta Dame, en me mettant sur ton chemin, t’a probablement abandonné, tant soit peu qu’elle existe. Mais si tu veux continuer à m’appeler “ma Dame” pendant les longues années que nous allons passer ensemble, je suppose que ça nous donnera matière à quelques rires bienvenus. »
En pleine désillusion, l’ancien amiral tenta de s’offusquer de ce que lui disait Ulfrik, mais la colère et l’humiliation bloquèrent les mots dans sa gorge.
« Je sais ce que tu vas dire… tu ne vois pas pourquoi tu nous suivrais, et tu ne sais même pas ce qu’on te veut. Et bien pour la seconde question, c’est assez simple : tu nous as semblé bien sympathique, même si encore un peu naïf, et il se trouve que nous venons de perdre un compagnon… On s’est dit que tu ferais l’affaire. Pour la première question, le calice pour lequel tu as mis tant d’abnégation à essayer de le finir sécrète une eau qui te sera désormais vitale… Si cela peut te rassurer, nous sommes tous logés à la même enseigne de ce point de vue là. Cependant nous ne t’obligerons à rien, le choix sera tien. Mais si tu veux vivre, tu nous suivras. »
Minima de Malis… Minima de Malis.

[Récit] Joan

La vie de Joan avait été bien glorieuse et remplie. Arbalètrière du Roy surdouée, elle avait eu une carrière militaire éclatante. Congédiée pour son âge avancé, suite aux manigances de plus jeunes qu’elle briguant son poste, et non pour ses capacités déclinantes, elle avait refusé de déposer les armes, et s’était faite mercenaire. Ses enfants déjà grands, la vie les ayant éloignés de leur mère, elle n’avait plus d’attaches et avait rejoint diverses compagnies au fur et à mesure des années. Elle avait été amenée à travailler pour des mercenaires loyaux à la couronne tout comme pour des bandits de grand chemin. La seule chose qui comptait pour elle était de pouvoir se servir de son arbalète.

La dernière en date était une compagnie de chevaliers dévoyés, et elle se sentait bien parmi ces hommes tout autant en disgrâce qu’elle l’était elle-même, et si pour le moment elle avait refusé de boire à la coupe d’Ulfrik, une petite voix dans sa tête lui disait qu’elle y tremperai bientôt les lèvres de son plein gré.