[Récit] Edmond le Bon

Edmond LeBon était un fanfaron,
Qui portait pourtant bien son nom.
Edmond LeBon était un fanfaron,
Qui comblait son entourage de ses dons.

Jamais il n’avait refusé,
Son aide dans sa bonté.
Et quand Grand-Père l’a supplié
C’est avec joie qu’il l’a exaucé.

Mais Grand-Père fut fourbe,
Et lui dressa un portrait courbe
De la tâche pleine de bourbe
Qu’il devait accomplir dans la tourbe.

Il y tua son frère d’arme,
Et assista, spectateur, au drame.
Puis s’ébaudit sans larme,
Quand des vies naissantes perçut le charme.

Puis des millions de bactéries,
Des mouches la féérie,
Et des cloportes la confrérie,
Renaquit, son frère, guéri.

Il se leva, indemne, mais troublé,
Et dans son euphorie, Edmond exalté,
Le traversa de sa lame souillée.
Miracle fut renouvelé.

Dès ce jour Edmond se dévoua
Au service de ce nouveau Grand-Papa,
Qui l’avait accueilli sans fracas,
Et avec une gentillesse pleine d’éclat.

Il continua son action de bien,
Et libéra bactéries sous la pluie,
Et libéra bactéries sur millepertuis.
Inondant de fluides les belles-de-nuit.

Puis il rencontra Bzut,
Et sous ses sourcils hirsutes,
Un nouvel éclat apparut la minute.
Il l’adopta par amour, sans but.

Il l’éleva comme le fils,
Prêt pour lui à tout sacrifice,
Car jamais il ne trouva en son édifice
Femme qui lui fit enfant sans malice.

Edmond lui offre souvent des lys,
Que Bzut, plein de délices,
Recouvre d’immondices,
Avant qu’ils n’aillent boire ensemble au calice.
Edmond lui offre souvent des lys,
Avant qu’ils n’aillent boire ensemble au calice.

[Récit] Le Sans Nom

Lorsque l’expédition quitta Castel-Graal, un grand nombre d’écuyers, serviteurs et autres assistants l’accompagna. Parmi eux se trouvait un jeune homme assez efféminé, aux longs cheveux blonds, mais doté d’une malformation de la mâchoire qui l’empêchait de parler. Il n’avait jamais connu ses parents, et avait été recueilli puis élevé par l’hospice de la bourgade. Personne, parmi les chevaliers ou les autres suivants, ne le connaissait, et personne, d’ailleurs, ne lui avait adressé la parole. Il y était habitué, cela faisait des années qu’il passait son temps à faire les corvées de l’hospice dans le silence et l’indifférence. Il avait sauté sur l’occasion de l’expédition pour quitter cette ville qui l’avait vu naître, et battre le pays en relative sécurité.
Lorsque les ogres surprirent l’expédition dans les montagnes par leur agression nocturne, il était parti soulager sa vessie un peu à l’écart. Il avait donc échappé au massacre, mais terrorisé, il avait tenté de fuir et s’était brisé une cheville. Muet, il avait été incapable de répondre aux chevaliers qui essayaient de retrouver des survivants, et avait donc été abandonné à leur insu.
Il clopina puis rampa en s’écorchant genoux et poignets jusqu’au lieu du carnage, et réussit à survivre en mangeant les cadavres qu’il disputait aux corbeaux. Le matériel ne manquait pas, et il s’était tant bien que mal installé une cabane dans un recoin, continuellement cerclée de feux de camp pour éloigner les prédateurs. Même en plein jour, au milieu de ce charnier où loups, renards et vautours se repaissaient paisiblement, il était terrifié.
Lorsque le reste de l’expédition s’en revint à Castel-Graal, ils prirent le même chemin, et naturellement, retrouvèrent le jeune homme. Peu de jours s’étaient écoulés, mais il était en pitoyable état. Ils lui offrirent de l’eau de leur coupe par charité, puis crièrent au miracle quand il réussit à se mettre debout et à boitiller, sans douleur, sa cheville réparée par l’eau de la Pourvoyeuse.
Il se lia à leur service, réussissant à leur faire comprendre qu’il serait leur écuyer, mais il ne put leur donner son nom : il n’avait jamais appris à écrire non plus.
Par jeu, sans méchanceté, Gérald du Bois Joli le surnomma le Sans Nom, ce qui fit bien sourire le nouvel écuyer. Au bout de deux jours seulement, ils avaient adopté ce surnom, et le jeune homme, heureux de faire partie d’un groupe en tant qu’individu, les suivit gaiement.

[Récit] Grut le Pansu

Ils partirent de Castel-Graal à trente chevaliers et leurs pages, accompagnés d’Ulfrik, et d’une vingtaine de suivants auxiliaires. Des quatre-vingts qui partirent sous les vivats de faubourgs, ils n’étaient plus que vingt-sept, dont des douzaines de chevaliers adoubés. Seul à pouvoir reconnaître l’emplacement de la grotte qu’ils recherchaient, Ulfrik avait été surprotégé par l’ensemble de la troupe, mais Énieul avait la désagréable impression qu’il n’aurait pas eu besoin de leur aide pour survivre.
Le voyage s’était passablement bien déroulé, et jusqu’à l’avant-veille, ils étaient encore pratiquement tous au complet : deux suivants s’étaient arrêtés et avaient renié leurs serments dans une bourgade impériale, l’un ayant eu une opportunité juteuse, tandis que l’autre s’était entiché d’une prostituée rencontrée dans une maison close. Sire Énieul renifla de mépris en repensant à ces deux défections.
Puis, il y a deux jours, ils s’étaient arrêtés pour le bivouac nocturne. Ulfrik, qui jusque là avait réussi à leur faire éviter la plupart des ennuis, semblait inquiet, mais aucune menace conséquente n’avait été détectée, à l’exception d’une meute de loups rôdant près de leurs réserves de nourriture. Les fauves, même s’ils semblaient énormes par rapport aux loups qu’ils chassaient dans les collines Bretonniennes, avaient été mis rapidement en fuite avec des torches.
C’est en plein milieu de la nuit qu’un troupeau d’animaux humanoïdes massifs avait déboulé en beuglant dans le campement, semant la panique en quelques instants. Ils n’étaient guère plus d’une douzaine, mais en cumulant leur force impressionnante, l’effet de surprise, et la couardise des pages et suivants, ils avaient perpétré un véritable massacre. Se reprenant peu à peu, les chevaliers tirés de leur sommeil rééquilibrèrent difficilement la situation, obligés de se battre à pied — à pied ! — car beaucoup des montures avaient déjà été tuées, s’étaient enfuies ou bien gisaient avec un cuissot en moins.
Ils ne durent leur salut qu’à une rixe qui éclata entre deux des créatures : toutes deux avaient voulu s’approprier le même malheureux page en guise d’amuse-gueule, et se criaient à tue-tête, leurs faces grossières et brouillonnes à quelques centimètres l’une de l’autre. Le jeune garçon, sujet de la querelle, gisait à leurs pieds, hurlant lui aussi à tue-tête, recroquevillé, et paralysé par la panique.
Le boucan attira une autre des créatures, puis une seconde, et lorsqu’un poing massif jaillit pour décrocher la mâchoire d’un troisième, tous se mirent à frapper et à mordre à tort et à travers.
Profitant de cet évènement bienvenu, les chevaliers réussirent à s’organiser et à abattre les autres créatures avant de se tourner vers la bagarre qui faisait toujours rage entre les deux antagonistes du début. Du page, il ne restait plus qu’une bouille infâme, mais les deux monstres semblaient même avoir oublié ce qui les avait montés l’un contre l’autre.
Sire Énieul et les siens encore debout les encerclèrent, mais aucun des deux ne semblait s’en préoccuper, jusqu’à ce que le plus grand des deux finisse par ouvrir proprement l’abdomen gras de l’autre. Fou de douleur, celui-ci sauta à sa gorge en retour, et y mordit profondément avec un gargouillis répugnant.
« Les ogres… » soupira Ulfrik en arrivant derrière Énieul.
« Ainsi ce sont des ogres ? » demanda le chevalier Gérald du Bois Joli. « Je les imaginais plus grands. »
« Grands dieux non, ils sont déjà bien assez dangereux comme cela ! » grogna Ulfrik en s’approchant du survivant, qui s’était effondré a sol.
« Messire Énieul, cela vous intéresserait-il de ramener cette chose à Castel-Graal ? Cela amuserait probablement vos citoyens, et donnerait matière à histoires incroyables »

[Récit] Édouard de la Dent

Édouard de la Dent, de son vrai nom Édouard Theodoric de Gisoreux, fut surnommé ainsi lorsqu’il revint, infructueux, de sa première quête du Graal. Victime de coups du sort et de malchance qui avaient laissé place à un découragement total, il avait échoué, et était rentré, penaud, à Gisoreux. Affamé, dépité et sombrant en dépression, il s’était empiffré et noyé son chagrin dans la nourriture. Rapidement, il acquit le statut peu glorieux de plus gros chevalier du royaume. On le surnomma donc « de la Dent », en référence à son solide et intarissable appétit. Obèse, il ne montait plus que rarement à cheval, et son titre de chevalier était devenu honorifique plus qu’autre chose, ce qui lui valait bien des moqueries au château. Il finit par ne plus supporter cette situation, et se décida à se prendre en mains. Il sella son destrier Rossinante, et à l’aide d’un marchepied, de ses écuyers, et de ceux des stalles voisines, si hissa avec difficulté sur son dos. Il avait préparé un départ théâtral et épique, mais il fut plutôt pathétique, car quand il voulut s’élancer au galop, Rossinante eut du mal ne serait-ce qu’à avancer au pas. L’histoire fait encore jaser aujourd’hui, et on tient pour ses meilleurs conteurs les écuyers qui avaient assisté à la scène.
La seconde quête du Graal d’Édouard Theodoric de Gisoreux fut encore une fois un échec. Il fut forcé de faire une pause toutes les heures pour soulager sa monture de son poids, et il s’essoufflait à chaque fois qu’il tirait sa lame au clair pour se donner courage et consistance.
Abattu et malheureux, il eut honte de rentrer à Gisoreux une semaine seulement après son départ. Il décida de se rendre plutôt à Castel-Graal, où il demeurait inconnu. En chemin, il inventa une histoire justifiant de son poids, et réussit à passer pour quelqu’un de tout à fait valable auprès de Sire Énieul, qui fit de lui un membre de son conseil après quelques mois seulement. Car il faut malgré tout reconnaître cela à Édouard de la Dent : s’il était mauvais en actes, il était de bon conseil.
Il se reprit en mains, et se mit progressivement à l’exercice. Il perdit du poids, et encouragé par ses progrès, passait le temps libre que lui laissait le Haut Conseil de Castel-Graal à la pratique des armes et à l’exercice physique. Il était encore bien plus volumineux que tous les autres chevaliers de la bourgade, ainsi que ceux de passage, mais sa volonté lui permettait de les égaler sans problème aux armes. Sa déchéance était derrière, et l’avenir lui semblait bien plus radieux.
Lorsque Énieul et Ulfrik lancèrent leur propre quête du Graal, Messire Édouard les supplia de le prendre avec eux, afin qu’il puisse achever par la même occasion sa propre quête, et mettre une bonne fois pour toutes ses échecs derrière lui.
Mais le sort voulu qu’il survécut au périple, et bu au calice avec ses camarades. Il eut rapidement conscience que quelque chose n’allait pas, et fut même le premier à détecter la corruption d’un des Quatre. Il était malheureusement déjà trop tard, et il se rendit compte avec horreur que des temps qu’il pensait révolus allaient se répéter pour lui : ceux de la déchéance. Son esprit sourit amèrement de l’ironie de la situation, et, désespéré, sombra dans une folie paranoïaque et démente d’où plus personne ne le tirerait jamais. Il redevint obèse, et refuse désormais de se déplacer autrement que monté sur destrier. Ses montures ne supportent que rarement longtemps le traitement, et il est forcé d’en changer régulièrement. Après un dernier pas qui lui brise les rotules et fait s’affaler au sol Édouard et ce qu’il reste de la pauvre bête, elle meurt, et le chevalier déchu se met en quête d’une nouvelle Rossinante pour la remplacer.

[Récit] Gérald du Bois Joli

Gérald fut un de ceux qui résistèrent le mieux à la corruption. Il mit longtemps à accepter le fait qu’il ne serait plus jamais le même, et sa volonté à résister était telle que son corps réussit à éviter la plupart des contagions, et des mutations que tentait de lui accorder Grand-Père.
Ce qui le perdit fut son rêve secret de posséder un jour un pégase… et puisqu’il semblait trop dur de faire changer le cavalier, son nouveau dieu décida de muter sa monture. Un beau matin de fin d’hiver, alors que des restes de neige et de givre crissaient sous les sabots des chevaux, Gérald sentit un soubresaut dans le corps de son destrier. Inquiet, il lui flatta l’encolure, et y sentit une proéminence dure. Tout au long de la matinée, celle-ci enfla peu à peu, et lorsqu’ils firent une pause, il en profita pour retirer le caparaçon et regarder de près cet intrigant phénomène. Il s’avéra que la peau de la bête était boursoufflée et craquelée juste derrière l’omoplate. Les gerçures en nombre impressionnant suintaient de sang et de lymphe. Ne sachant pas quoi faire, Gérald, déboussolé, essaye d’appliquer un onguent, mais lorsqu’il posa ses doigts sur la zone enflée, celle-ci éclata comme une vesse de loup trop mûre. Un petit tentacule noirâtre et visqueux en jaillit, tandis que le chevalier, effrayé, reculait de quelques pas. Au bout de quelques minutes, le tentacule avait doublé de longueur et de volume, et un second, plus petit, avait jaillit juste à côté. Sur l’épaule droite du destrier s’était produite la même chose, en parfaite symétrie.
Le soir, le présent de Grand-Père se révéla enfin, et quatre ailes semblables à celles d’une mouche monstrueuse avaient poussé. La pauvre bête ne comprenait guère ce qu’il se passait, mais Gérald, lui, avait parfaitement saisi. Même si celui-ci n’était pas aussi noble qu’il l’avait rêvé, il possédait enfin son pégase.

[Récit] La Bibliothèque de Violecée

Lorsque Ulfrik était encore un jeune homme vagabond, son plus grand regret était de ne pouvoir posséder de bibliothèque. Il adorait les bibliothèques, encore plus que les livres qu’elles contenaient. Les hauts meubles en chêne ouvragé, couverts de tomes, parchemins, compendiums et recueils en tout genre, l’odeur de la poussière qui voletait lorsqu’il tirait un volume qui n’avait probablement pas été manipulé depuis des lustres… Dans chaque ville où l’emmenaient ses pas, il se faisait un point d’honneur à passer à la bibliothèque de la bourgade. Il en avait vu un bon nombre durant ses années d’errance, et s’il reconnaissait la majesté incontestable de la Bibliothèque Impériale d’Altdorf, et la richesse de sa collection, ce n’était pas celle qui l’avait le plus ému. Non. C’était celle Violecé-la-Plaine qui avait eu cet honneur. Cette petite enclave impériale dans les terres de Bretonnie, à quelques lieues à peine de la frontière nord du Royaume de Gilles, possédait en effet, aussi improbable que cela puisse le sembler, une bibliothèque publique. La plupart des villageois étaient des illettrés éleveurs de cochons et de chèvres, et même l’élite locale, à savoir le bourgmestre et son conseil, ne comprenaient que vaguement les écriteaux… alors de là parcourir un ouvrage entier… Il n’y avait que le prêtre sigmarite local qui était réellement instruit, et, d’ailleurs, le seul qui s’intéressât à la bibliothèque que protégeait en ses murs épais le temple local. En fait, ce prêtre était même le seul à connaître ne serait-ce que l’existence de cette salle, et il regrettait de ne pouvoir y passer plus de temps : entre les offices, ses missions auprès de la population, et les bénédictions à répandre, il était fort occupé.

C’est donc avec un plaisir immense qu’il accueillit Ulfrik, lorsque celui-ci lui demanda s’il savait où était la ville possédant une bibliothèque la plus proche. Il venait de passer deux mois à chercher son chemin dans les montagnes, et il ne rêvait que de trois choses : un repas, une cheminée, et une bibliothèque. Et si possible les trois en même temps.

Son vœu fut exaucé, et sous prétexte de devoir accueillir un noble voyageur, le prêtre délaissa ses tâches pendant une journée entière, qu’ils passèrent tous deux à la bibliothèque.

Celle-ci n’était pas spécialement grande : la salle faisait environ douze mètres carrés, et deux de ses murs seulement présentaient des rayonnages. Le troisième était celui de la porte, et y était également accolée une cheminée qui semblait ne pas avoir servi depuis des mois. Le dernier mur, enfin, était orné de quatre vitraux en ogive mesurant toute la hauteur de la pièce, ainsi que d’une seconde porte, plus petite, donnant sur un minuscule cloître à l’usage exclusif aux personnes présentes dans la bibliothèque. Au milieu de la pièce, enfin, était installée une étude en chêne et acajou, qui contenait encre, plumes et parchemins vierges. Elle reposait sur un riche tapis qui aurait mérité d’être entretenu, mais que l’abandon avait rendu un peu miteux, au grand dépit du prêtre qui s’en excusa longuement en allant chercher du bois pour le feu.

Ulfrik n’écoutait pas. Il était ébahi de découvrir une bibliothèque d’un tel charme dans un trou perdu où il ne pensait qu’au mieux trouver un vendeur de rillettes pour se consoler de ses deux mois passés.

Les rayonnages étaient poussiéreux, mais pas à l’excès : on sentait bien que le sigmarite en charge des lieux essayer de maintenir ce petit trésor en état. Les meubles étaient de chêne, et chaque parcelle était décorée, gravée de petits motifs charmants. Quelques inclusions de laiton soulignaient les détails les plus importants avec sobriété.

Il s’approcha des volumes avec respect, et pencha légèrement la tête sur le côté pour lire les titres. Il en choisit un qui l’intriguait : De l’art de la culture des haricots tête-de-comète. En le retirant de sa place, de fines volutes de poussière s’élevèrent en tourbillonnant dans les airs. Ulfrik les observa avec délice : les rayons du soleil, passant au travers de vitraux, les coloraient en milliers de paillettes dorées, vertes et rouge carmin. C’était un ouvrage d’horticulture magnifique, et il se demandait qui avait bien pu dépenser une telle somme pour sa réalisation. Enluminures, dessins détaillés à la plume, plans de coupe… tout y était. Ulfrik était sûr qu’avec un tel ouvrage, même le pire aristocrate guindé de la cour de l’Empereur Franz aurait réussi à cultiver ses haricots avec succès. Il s’amusa à penser que si ce noble était particulièrement volubile, cela pourrait même devenir une mode au palais. Il le reposa avec un petit sourire aux lèvres, et consulta brièvement les autres titres. Certains lui étaient connus, d’autres l’intriguaient fortement, et enfin deux bonnes dizaines d’autres ouvrages semblaient être de la même trempe que De l’art de la culture des haricot tête-de-comète.

Enfin, quatre d’entre eux étaient exposés dans une vitrine en plein milieu d’un des deux meubles. Ils ne semblaient pas spécialement avoir de valeur, et le traitement qui leur était réservé intriguait fort le jeune homme.

Le clerc lui apprit que le village, l’abbaye, et sa bibliothèque avaient été bâtis par un ancien comte-électeur impérial. Fatigué des intrigues et de la politique, il avait acquis ce domaine à grands frais aux seigneurs de la Bretonnie, et avait consacré le reste de son existence au maraîchage, prenant un sain plaisir à se salir les mains pour faire pousser ses haricots, courges et fraises. Ses serviteurs qui l’avaient accompagné avaient été libérés de leurs obligations, et invités à s’installer sur ses nouvelles terres. Ils avaient fondé une petite communauté florissante et agréable, qui au fil des ans avait évolué et n’était aujourd’hui guère plus qu’un autre village de campagne. L’abbaye et sa bibliothèque — le comte électeur était un amoureux des livres — étaient les seuls vestiges de cette communauté.

Lorsque Ulfrik lui posa la question pour les quatre livres de la vitrine, le clerc lui répondit avec un petit sourire qu’il devait être patient et prouver sa valeur, pour être digne de tous les secrets de la bibliothèque.

Ulfrik y passa la semaine, et cela fut la plus belle de sa vie. Ses affaires qu’il avait mises de côté trop longtemps l’empêchèrent de s’y installer, bien que l’envie fut grande, mais il promit au clerc de revenir aussi souvent que possible le voir. Ils étaient devenus de bons amis, et Ulfrik tint parole, d’autant plus qu’il n’avait toujours pas eu d’indices sur les quatre ouvrages mis sous verre. Il eut par la suite coutume de passer une fois l’an, et lui tout comme le clerc attendaient cette date avec impatience.

Lors de sa troisième visite, le clerc l’autorisa enfin à ouvrir la vitrine, et avec un sourire en coin et les yeux pétillants, lui conseilla de prendre rapidement le livre qui l’intéressait le plus, et de refermer la vitrine. Sans trop comprendre, Ulfrik décida de prendre le premier à droite. Il ouvrit la vitrine, l’attrapa… et le lâcha quand celui-ci recula vers le fond de la bibliothèque. Surpris, il resta une seconde de trop à hésiter, et les quatre livres, hérissant de petites pattes arachnéennes, s’enfuirent toute jambe dans la bibliothèque, tandis que le prêtre, écroulé de rire, se tenait les côtes sur le fauteuil de l’étude en voyant l’air ahurit d’Ulfrik.

Les livres étaient vivants ! Ulfrik n’en revenait pas.

Pouffant toujours, le clerc sortit un filet à poissons dans un tiroir du bureau, et le lança à Ulfrik en lui conseillant de se dépêcher avant qu’ils ne réveillent les autres. Penaud, le vagabond bibliophile s’exécuta, et réussi tant bien que mal à remettre les livres sous verre, où ils redevinrent inertes.

Le sigmarite lui expliqua que ces quatre ouvrages étaient le clou de la collection de l’abbaye, et la raison pour laquelle cette bibliothèque était tenue secrète. Le comte électeur Violecé, qui avait bâti ce domaine, les avait rapportés d’un de ses voyages. Nul sorcier n’avait pu déterminer quelle magie les animait, tout simplement car nulle magie ne les animait. Ils étaient vivants, c’est tout. C’est le patriarche du collège d’Ambre en personne qui l’avait confirmé. Ils avaient bien entendu tenté de s’accaparer les ouvrages, mais le comte-électeur était suffisamment influent à l’époque pour réussir à en conserver la garde. Ils étaient vivants, et bien qu’ils ne possédaient pas d’esprit, et s’apparentaient à des animaux dans leur façon d’agir et de réagir, ils étaient même dotés d’un don mineur : ils avaient le pouvoir d’animer les autres livres avec lesquelles ils rentraient en contact. C’est pourquoi on les gardait ici sous verre. Ulfrik n’en revenait toujours pas.

Vingt-sept ans après leur première rencontre, le vieux prêtre mourut paisiblement dans son abbaye, et lorsqu’on l’enterra, personne ne remarqua la petite clé autour de son cou. Il n’y eut personne pour prendre la relève de l’abbaye dans l’immédiat, et la population ne s’en portait pas moins bien. Le bâtiment fut abandonné, et le secret de sa bibliothèque perdu pour tous, à l’exception d’Ulfrik, à qui le clerc avait offert le seul double de la clé en sa possession.

Le vagabond avait été immensément triste lorsqu’il sut que son ami était passé à Morr, mais il continua son rituel annuel. Il arrivait de nuit à l’abbaye, passait par la porte de derrière, et filait directement à la bibliothèque avec des provisions pour la semaine. Elle s’était un peu étoffée depuis la première fois qu’il l’avait vue : chaque année il offrait un nouveau volume au clerc, le plus beau qu’il avait pu acquérir. Si bien qu’ils avaient commencé la fabrication d’un nouveau meuble, dessiné spécialement pour être installé avec la cheminée en son centre.

Lorsque Ulfrik quitta Castel-Graal dévastée, il se rendit peu de temps après à Violecé-la-Plaine, comme il en avait l’habitude. Mais le village n’était plus. Des traces de sabots fourchus marquaient le sol partout, les maisons étaient jetées à bas et incendiées. L’abbaye avait été profanée, et la puanteur des excréments avait remplacé la senteur des vieilles pierres et des boiseries. Ulfrik se précipita vers la bibliothèque, et il fut soulagé de voir qu’elle était toujours intacte. Miraculeusement, les pilleurs n’avaient pas décelé la porte qui y menait.

Après y avoir séjourné quelque temps, il mena sa troupe vers d’autres horizons, après avoir placé des sceaux magiques détournant l’attention de cette jolie porte de chêne massif.

Il n’y revint pas pendant quelques années, mais après la naissance de Bzut et Gruschk, il lui vint une idée. Il retourna à l’abbaye, brisa les sceaux qu’il avait placés, et à l’aide de ses suivants et d’un zeste de sortilèges sans grande envergure, réussit à transformer la bibliothèque en un palanquin qu’il jucha sur le dos de sa monture.

Il possédait enfin sa propre bibliothèque, et il ne s’en séparerait jamais. 

Il ouvrit la vitrine.

Sa bibliothèque serait vivante.

[Récit] Sire Daniel de Valperdu

Sire Daniel fut un enfant difficile à gérer pour ses nobles parents. Lorsque ses précepteurs tentaient de lui apprendre les rudiments de la culture que doit posséder un aristocrate du château, lui ne pensait qu’à s’enfuir jouer avec les bêtes et les insectes. Sauterelles, chiens, chats lui étaient meilleurs compagnons que professeurs de chant, d’armes et de verbe. Un jour il s’enfuit du château et disparut pendant une semaine entière. On le retrouva lors dune ultime battue dans les bois entourant la bourgade, et il s’avéra qu’il s’était trouvé une harde de chevreuils comme nouvelle famille.

On le ramena durement à sa vie de châtelain, et il fut depuis lors étroitement surveillé et enfermé afin que ce genre d’incidents ne survienne plus. Il se mit alors à étudier avec assiduité, un peu à contrecœur, mais motivé par les promesses de sortie en cas de progrès rapide.

Lorsqu’il fut adoubé, et libre de ses faits et gestes, il fonda un recueil pour animaux abandonnés, et trainait derrière lui en permanence une ribambelle de bestioles. Sa nouvelle allégeance ne changea pas grand-chose à cet état de fait, bien que peu à peu Grand-Père lui envoya de nouveaux amis dont il devait prendre soin, et c’est ainsi que Jarvis, Nestor et Alfred devinrent ses trois nurglings-écuyers, chouchoutés parmi tous les protégés du chevalier aux bêtes.

[Récit] Ulfrik

Ulfrik ne savait plus où il était né. Il se souvenait d’avoir de tout temps voyagé, que ce soit avec ses parents, puis avec une troupe de cirque errant de villes en ville au sein de l’Empire. Plus tard il n’avait jamais réussi à se fixer, et était resté vagabond, tout le temps sur la route. Cette existence lui avait fait faire de nombreuses rencontres, dont celle d’un magicien renégat. Celui-ci avait perçu du potentiel chez Ulfrik, et ils s’étaient liés d’amitié. Le mage avait choisi d’en faire son disciple successeur, car sa vie avait été riche, et il ne souhaitait pas que son œuvre se perde. Il avait été jadis étudié les secrets de Ghyran au Collège de Jade, mais il n’avait jamais été en phase avec les dogmes des Collèges, son esprit ayant besoin de plus de liberté et de plus grands horizons. Il avait rendu son bâton, et suivi sa propre voie.

Il avait après de nombreuses années de recherche établi l’existence des Sept Calices d’Abondance. Chacun d’entre eux avait un pouvoir spécifique, qui permettait de soulager un des maux de l’existence physique. Il n’avait jamais pu réussir à en trouver un, mais il avait eu des indices. Tout son savoir, et son amour de la vie, il l’avait transmis à Ulfrik. Et celui-ci était reconnaissant de cette confiance, et des enseignements du mage lui ayant permis lui-même de maîtriser une fraction du Warp. Il n’était pas un surdoué, il n’avait pas des pouvoirs hors du commun, mais il avait un discernement gagné grâce à ses voyages incessants qui faisait de lui un sorcier à ne pas négliger. Car si ses pouvoirs n’étaient pas impressionnants, il savait les utiliser à bon escient, avec pragmatisme et avec inventivité.

C’est ainsi qu’Ulfrik se mit à son tour en quête des Calices, tant par conviction que pour poursuivre la tâche de son mentor. Toutefois, tous deux n’avaient pas eu la même éducation : malgré l’étroitesse imposée par le carcan du Collège, et qui ne lui convenait pas, son aîné avait eu un esprit éduqué à la morale et avait appris à avoir une certaine humilité. Ulfrik, quant à lui, ayant toujours été sur les routes, avait développé un pragmatisme à toute épreuve, et son paysage mental avait été orienté dans la recherche du profitable à sa propre personne. Non pas par égoïsme, mais par nécessité : il devait survivre, et dans les périodes les moins reluisantes de son existence, tout était bon pour y parvenir. Néanmoins, cela avait conduit à faire de lui quelqu’un d’assez égocentrique, et il voyait toujours autrui au spectre de l’utilité qu’il pourrait avoir à ses yeux. Ajouté à cela une bonne dose d’ambition, et un certain orgueil, et Ulfrik, tout en étant quelqu’un d’agréable et avenant, n’était jamais tout à fait sincère, et chercherai à vous utiliser à ses fins, ou vous oublierai vite.

Cela ne fit pas défaut à Castel-Graal. En fait, sa venue même était préméditée : il avait réussi à déterminer l’emplacement exact d’un des Calices, mais il savait qu’il ne pourrait pas l’atteindre seul. Il se rendit donc dans cette bourgade connue des légendes pour être le lieu où aurait été ciselé le Saint Graal. Il se fit bien vite accepter à la cour, car il savait conter à merveille, les embellissant en distillant grâce à des sortilèges minuscules et inoffensifs des poussées émotives chez ses auditeurs. Et le résultat était terriblement efficace pour quelque chose d’aussi simple : chacun semblait vivre les contes comme s’ils avaient été présents. Rapidement, le Jour d’Ulfrik fut instauré à la cour de Castel-Graal : à la fin de cette journée, le conteur était installé dans le Grand Hall du château, et quiconque, noble comme paysan, pouvait mettre ses activités en pause pour venir l’écouter.

Profitant de cette situation privilégiée qu’il s’était aménagée, Ulfrik commença à approcher Sire Énieul du Chêne, et à orienter mine de rien le thème de ses contes vers le Saint Graal.

Jusqu’au jour où, après avoir fini son histoire et être retourné dans son logement de fonction, Sire Énieul vint le trouver pour le questionner plus avant. Le poisson ferré, Ulfrik n’eut plus grand-chose à faire : il lui suffisait de raconter à ce châtelain crédule ce qu’il voulait entendre, et en quelques semaines, il été décidé de monter une expédition vers cette grotte dont parlait Ulfrik lors de certaines de ses veillées.

Tout au long du périple, Ulfrik tint lieu de conseiller à Énieul, et son emprise sur lui, égoïste, mais sans malice, se fit de plus en plus importante : Ulfrik ne voulait surtout pas que le chevalier, une fois les yeux rivés sur la coupe, lui interdise de la toucher. Il fallait à la fois gagner sa confiance, et avoir un ascendant sur lui. Ce qu’il réussit tant bien que mal. La seule vraie fourberie d’Ulfrik fut d’attirer le petit groupe d’ogres vagabonds qui allaient décimer l’équipée. Il n’avait pas prévu qu’ils seraient autant à chevaucher ensemble, et cela n’allait pas vraiment selon ses plans. Il n’avait pris aucun plaisir à cette trahison, car il répugnait à tuer… mais son ambition avait pris le pas, et, au fond, il n’avait pas vraiment tué ces gens. Au fond, s’ils avaient été plus vigilants, ils auraient aperçu les ogres de loin. N’est-ce pas ?

Ce fut lors de la découverte de la Pourvoyeuse qu’Ulfrik perdit la raison. Ou plutôt, que son amour de la vie, enseigné par son mentor, avait atteint un nouveau stade dans son esprit. Car les buvant l’eau du Calice, le Père des Pestes lui avait montré ces millions de vies qu’il ignorait jusqu’alors. Peu à peu, il en vint à préférer la prolifération de petites cellules de vie à la survie de grands organismes gourmands en matière organique. Il lui arrivait alors tuer, non pas par plaisir, mais dans le but de redistribuer la matière de ces corps à des millions de nouvelles petites vies.

Toutefois, une part de son esprit gardait en tête les préceptes et avertissements fondamentaux qu’il avait reçus en même temps que son éducation magique. Il avait reconnu là l’influence d’une des quatre Puissances de la Ruine, et essayait de lutter contre elle. Mais l’esprit d’Ulfrik avait été construit d’une telle façon qu’il lui était impossible de rejeter les arguments de Grand-Père, car lui-même aurait pu avoir les mêmes propos, bien qu’animé de tout autre sentiment.

Après la ruine de Castel-Graal, Ulfrik fut perdu à jamais, car pratiquement la totalité de son esprit avait cédé la place à cette foi nouvelle éveillée en lui avec le Calice d’Abondance. Il s’était d’ailleurs rapidement rendu compte de la duperie de ceux-ci, ou plutôt, du manque de prudence et de discernement dont son mentor et lui-même avaient pu faire preuve à leur propos. Le seul moyen qu’il avait trouvé de combattre cette folie qui s’était emparée de lui était de se raccrocher au premier élément de son ancien moi qu’il rencontra après sa défaite intérieure : Sire Bertrand de la Fontaine. Son fil d’Ariane et se némésis à la fois. En se raccrochant à ce chevalier, il gardait un souvenir de pourquoi il devait lutter contre ce qui s’était emparé de lui, mais sans rien pouvoir faire d’autre que se souvenir. En contrepartie, la majorité de sa conscience s’amusait de ce lien, et la partie d’Ulfrik voué au Père des Pestes se gaussait de la souffrance qu’il causait à la fois à Sire Bertrand en dévastant les villages humains pour les remplacer par d’innombrables formes de vie, et à la fois à son ancien-moi en faisant souffrir sa seule lueur d’espoir : ce même Sire Bertrand.

[Récit] Sire Bertrand de la Fontaine

À en en croire le clocher du village qui battait la mesure, il devait être aux alentours de dix heures. Le jour s’était levé sur une brume légère, vite dissipée par les premiers rayons de soleil. Bertrand soupira de soulagement : si les cloches sonnaient, les habitants du village vivaient. Ne voyant personne dans les champs, il avait craint le pire, mais il se rappelait maintenant que l’on était le jour du Cochon, une fête populaire célébrée dans cette région du royaume… les villageois étaient probablement rassemblés quelque part pour l’évènement. Et pourtant… il n’arrivait pas à se défaire d’un mauvais pressentiment. Allons, pensa-t-il, amer, cela fait maintenant deux ans que mon esprit est pétri de mauvais pressentiments. Je devrais m’y être habitué…

Deux ans déjà qu’il avait incendié Castel-Graal pour purifier le lieu. Deux ans que sa bourgade avait été anéantie. Deux ans qu’il poursuivait inlassablement cet Ulfrik et les restes de la chevalerie castelgralloise.

D’une pression des hanches, il fit avancer Vaillant, son nouveau destrier. Son prédécesseur s’était métamorphosé en tas de larves immondes lors de sa dernière rencontre avec la troupe des Lépreux Chevaliers. Les sabots claquèrent contre les quelques pavés disposés à l’entrée du village pour faire bonne figure, puis le son s’atténua lorsqu’ils retrouvèrent le sol légèrement meuble de terre tassée, soulevant de petites volutes de poussière scintillant dans le soleil. Il n’entendait pas un bruit, et ses mauvaises pensées revinrent à la charge. Même le jour du Cochon, il n’était pas courant de ne voir personne dans les rues. Il se dirigea vers le clocher, en empruntant une petite ruelle agréable. Ses habitants devaient s’être mis d’accord pour améliorer leur ordinaire, puisque le sol était pavé grossièrement, et à chaque fenêtre de petites jardinières contenaient fleurs et plantes aromatiques : thym, ciboulette et menthe embaumaient l’air avec fraîcheur.

Bertrand tenta de regarder à travers les fenêtres sans vitre, mais la plupart d’entre elles avaient les volets encore clos de la nuit. Les rares ouvertes ne lui apprirent rien : elles ne lui offraient que des scènes relativement banales de la vie quotidienne. Un peu de vaisselle sale par-ci par-là, quelques fleurs des champs à demi-fanée dans un vase…

Les cloches retentirent de plus belle, et il lui sembla entendre une ovation. Se détournant des maisons mitoyennes qui formaient la ruelle, il continua son chemin. Ces cloches ne s’arrêteraient donc jamais ? Leur incessant carillon mettait mal à l’aise le paladin. Même les messes célébrant Gilles le Bretons ne présentaient pas de volées de cloches aussi persévérantes…

Il arriva enfin devant le clocher. Il était rattaché à une sorte de petite abbaye basse, mais étendue, qui flanquait une placette fort charmante. S’il était venu pour une autre raison que celle l’y ayant poussé, Bertrand aurait probablement trouvé le bourg tout à fait agréable.

Il descendit de sa monture et attacha Vaillant à la rambarde du petit escalier. C’était une brave bête, mais il lui arrivait un peu trop souvent de vouloir aller brouter, et il lui était déjà arrivé de le retrouver à une bonne centaine de mètres de l’endroit où il l’avait laissé. Depuis cet incident, il avait pris l’habitude de toujours l’attacher avec un licol quand il le laissait.

Pour se donner de la contenance et du courage, il vérifia que sa lance était toujours bien harnachée au caparaçon de son destrier, ôta la sûreté de sa lame au fourreau, et vérifia qu’elle coulissait bien. Depuis deux ans, il avait appris à toujours redouter le pire. Et il avait appris à avoir peur. Il avait cessé de laisser ses instincts de chevalier dicter sa conduite, et accueillait peur et angoisse avec la bienveillance de la nécessité. Il monta la volée de marche en pierres usées, et poussa les battants de la porte après avoir toqué sans réponse. Il percevait un brouhaha derrière, et se dit qu’on ne l’avait probablement pas entendu.

La salle était grande. Ce fut la première chose qu’il remarqua. La salle était vide, et cela était la seconde. Les villageois auraient dû se trouver ici, pourtant. Il entra dans la grande pièce voûtée, et se dirigea vers une petite porte sur un côté. Si ses souvenirs architecturaux étaient bons, cette porte menait généralement au clocher. Après l’avoir ouverte, il grimpa les cinq premières marches, souffla, puis poursuivi les trente-sept suivantes en pestant intérieurement. On n’avait pas idée de construire des escaliers avec ce nombre de marches ! Il parvint en haut, non sans difficulté, car son armure le gênait et pesait l’équivalent de son propre poids. Il avait bien vite retiré son cimier pour aspirer goulûment des bouffées d’air frais bienvenues.

C’est une fois en haut, et en regardant la cloche que son cœur se serra.

Il s’était attendu à trouver un sonneur enthousiaste. Mais le sonneur qu’il découvrit était tout autre. Il s’agissait des corps mutilés, mais encore vivants de vingt cochons, liés les uns aux autres, servant de contrepoids aux cloches, et qui les faisaient tinter avec vigueur tant ils se tortillaient et se débattaient, rendus fous de douleur, et rendus muets : leurs cordes vocales avaient probablement été tranchées. Bertrand failli vomir à la vue de ce spectacle ignoble, et s’empressa le couper les cordes. Les cochons chutèrent sur une dizaine de mètres. Au moins, pensa Bertrand, ils ne souffraient plus, maintenant.

Il avait trouvé les cochons du jour du Cochon. Et au lieu de rôtir devant un bon feu, ils avaient sonné les cloches en agonisant pendant peut-être des heures. Désillusionné, Bertrand savait à quoi s’attendre, maintenant. Il s’approcha de la petite fenêtre du clocher, celle s’ouvrant sur la cour intérieure de l’abbaye. Il y vit un charnier, et un nuage de mouches se repaissant des corps suintants. Et derrière ce carnage, adossés au mur du fond du cloître, Ulfrik et sa troupe le regardaient, narquois, tandis que leurs silhouettes devenait plus floues. Ils disparurent, transportés ailleurs par un sortilège du sorcier. Mais les mouches étaient restées, et commençaient déjà à pondre leurs millions d’œufs dans cet éden à leurs yeux. Bientôt, il y aurait des naissances à Bourg-la-Grange. Beaucoup de naissances.

Le cœur en peine et l’âme en lambeaux, Sire Bertrand pris son courage à deux mains, et descendit dans la cour. Il devait récupérer l’indice qu’Ulfrik lui avait laissé sur sa prochaine destination. Maudit soit-il, lui et son jeu macabre.

[Récit] Le Regard

Ulfrik releva la tête vers le clocher quand il entendit un bruit sourd. Son hypersensibilité aux êtres vivants lui indiquait que les cochons étaient morts. Ce cher Bertrand devait être arrivé, enfin. Il vit un mouvement vers la fenêtre, et le chevalier apparu. Il ne portait pas son heaume, et leurs regards se croisèrent. Le visage d’Ulfrik se fendit d’un sourire narquois.

Mais au fond de lui, une petite étincelle de conscience se réveilla. C’était tout ce qu’il restait de l’Ulfrik d’avant. Ulfrik le conteur égoïste et ambitieux, mais doté d’un bon fond.

« Bertrand ! Bertrand… Je suis désolé »