[Récit] Bérégond et le Tristan

Deux potes. Deux amis de longue date, inséparables. La seule chose qu’ils n’avaient jamais faite ensemble, c’est coucher. Bêtises de gamins, méfaits d’adolescents, tout y était passé… Et pour le coup, on pouvait le dire : ils avaient même gardé les cochons ensemble. Ceux du père Merbisse. Chaque automne, dès qu’ils furent assez grands, ils les amener glander dans les chênaies de la Butte. Pendant que les cochons se remplissaient la panse, Bérégond et le Tristan cherchaient des champignons. Ils en revendaient une partie le soir même à l’épicier du village, et se gardaient les plus beaux pour eux.

Le jour où le héraut du banneret local était passé dans le village, vendant avec ferveur la conscription volontaire, ils avaient signé ensemble leur acte d’engagement, les yeux pleins d’étoiles. Ils seraient des soldats, des héros pour le village, et feraient la fierté de leurs mères. Qui n’avaient finalement pas été si fières que cela. Ou trop inquiètes pour le montrer. La semaine suivante, ils rassemblaient leurs maigres affaires et s’en allaient au château local. Leur seigneur était encore jeune, et avait renoncé à une longue quête du Graal pour passer ses années de chevalerie à administrer une place forte. C’était un ancien du village, et il avait décidé d’y bâtir son domaine. Il avait racheté les terres au seigneur qui les possédait, et avait entrepris de construire son fief. C’était un maigre fort de bois aux premiers jours, mais qui faisait la fierté des paysans qui s’y référaient comme « le château. » Puisant dans ses deniers personnels et achetant le bois aux plus proches, bûcherons, le seigneur Meldric avait rapidement été apprécié de ses nouveaux sujets.

Lorsque Bérégond et le Tristan étaient arrivés au « château, » le fort tout de bois n’était pas si loin : à l’exception du donjon flambant neuf qui était en pierre de taille, et la muraille nord qui commençait à s’élever, fière et raide, les premières oriflammes à la fleur de lys claquants aux vents, le reste était encore principalement des palissades en grume de hêtre ou de chêne.

Ils passèrent de nombreuses années au service du Seigneur Meldric, qui n’était pas un mauvais maître. Ils ne connurent pas grand-chose d’autre que la garnison et les patrouilles de routine, paradant avec fierté dans leur uniforme lorsqu’ils passaient dans leur village. Puis, le domaine s’étant bien développé, il fut lui-même sujet à conscription pour les armées royales. Ce qui arriva bien vite, le royaume ayant sans cesse besoin d’hommes pour assurer l’intégrité de ses frontières. Bérégond et le Tristan furent réquisitionnés, et quittèrent pour de longues années leur région natale car ils se rendirent compte que servir dans les armées du Roy leur faisait voir du pays.

Ils survécurent tant bien que mal, mais finirent par connaître le sort de nombreux soldats : ils tombèrent au combat. Une menace naissait dans la forêt d’Arden, et les Ducs de Gisoreux, d’Artois et de l’Anguille avaient appelé à l’aide le Roy, car ils ne réussissaient pas à contenir seuls une recrudescence chaotique au sein des bois. La peste menaçait les villages en lisière, et nul ne s’aventurait plus dans les profondeurs. Le Duc d’Artois, en particulier, voyait ses troupes et ses caisses saignées à blanc, car les paysans refusaient d’exploiter la forêt — principale ressource de son duché — et ses soldats peinaient à maintenir un périmètre de sécurité autour des principales villes forestières.

Après une campagne qui dura tout un été, la menace des hommes-bêtes fut anéantie avec la destruction d’un monolithe nauséabond, qui semblait constitué d’un mélange d’argile et de vase gravé de runes iridescentes malsaines. Les pertes humaines furent énormes, mais ceux-ci furent chanceux… Nombreux furent ceux qui survécurent, mais qui se retrouvèrent affublés de tares ou de mutations si ignobles qu’ils furent laissés sur place par les commandants de l’armée royale, qui se faisant, plantaient les graines d’une nouvelle menace chaotique pour les années à venir. Car s’ils avaient brisé les hardes monstrueuses et jeté bas leur idole impie, ceux-ci n’étaient que les symptômes d’une corruption qui perdurerait au sein des soldats maudits. Bérégond et Tristan n’eurent cette fois pas le même sort, mais furent tout de même de ceux-ci. Bérégond fut le premier à tomber. Il se fit agresser par une sorte de ver ou de sangsue géante, qui s’était accrochée à son dos une nuit. Il avait peu à peu perdu l’esprit, et son corps avait dépéri, mais refusait de mourir. Tristan avait regardé, impuissant, son ami devenir un automate dirigé par cette bête monstrueuse qui pendait de son dos. Il avait bien essayé de la lui ôter ou de la couper, mais cette chose s’accrochait bien plus qu’une tique, et avait une peau élastique d’une résistance incroyable. Les hurlements qu’il arrachait à Bérégond à chaque fois qu’il touchait à la sangsue avaient fini par lui faire abandonner ses tentatives. Au bout de quelques semaines de campagne pendant lesquels Bérégond avait été parqué avec les autres humains déchus à l’écart des campements, il était probablement décédé, mais son corps, mû par la sangsue qui jouait aux marionnettistes, semblait encore vivant.

Tristan vu son sort scellé lors de son plus grand moment d’héroïsme. Il avait mis fin à l’existence d’une parodie d’humanoïde qui marmonnait une incantation dont les seuls mots vrillaient les oreilles des hommes alentours. Mais ce faisant, le trop-plein de magie que la créature avait accumulé sans avoir l’occasion de l’utiliser avait fusé à travers la lame, foudroyant sur pied le pauvre Tristan, qui, souffrant le martyre, avait vu son corps se boursoufler et se déformer de façon ignoble en quelques minutes. Il avait sauvé une bonne partie des hommes, mais en avait payé le prix.

Laissé sur place avec les morts, il avait refusé de passer le restant de sa vie à errer dans les bois comme une bête, et, prenant ce qui fut son ami de toujours sous son aile, se mit en quête d’un nouveau foyer. Désabusé sur leurs chances d’être acceptés au sein de la civilisation, il n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il avait croisé la route d’Ulfrik et de sa troupe. Ceux-ci avaient vu en Bérégond une curiosité à étudier, et les avaient invités à rejoindre leur communauté.

[Récit] Marcelin

De bon matin Le Marcelin cueillait du thym,
Pour agrémenter son civet de lapin,
Quand soudain surgit au loin,
Le paysan par delà le champ de lin.
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

De fureur le paysan saisit sa faux,
Celle-là qui coupait le seigle et son ergot,
Apeuré le Marcelin fuit aussitôt,
Mais aussi lent qu’un escargot
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Hurlant aux corbeaux et agitant sa faux
Le fermier beuglant comme un veau,
Rattrapa le Marcelin bientôt,
Et de sa faux lui retailla le museau !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Depuis ce jour le Marcelin, ayant perdu son tarin,
A juré de le plus jamais marauder de thym
Pour agrémenter son lapin
Près d’un champ de lin !
 Le Marcelin-lin-lin !
 Le Marcelin-lin-lin.

Chanson composée par la troupe le soir où Marcelin leur a révélé pourquoi il n’avait plus de nez. Nul ne savait si c’était dû à une contamination à l’ ergot ou un contrecoup psychologique, mais depuis ce jour, Marcelin avait des crises d’hystérie régulières. C’est la raison pour laquelle on lui avait confié un arc comme arme : lors de telles crises, il devenait incapable de s’en servir autrement que comme une arme contondante, et c ‘était bien moins risqué pour tout le monde que s’il maniait autre chose !
Ce qui est sûr, cependant, c’est que depuis le jour où son nez avait été tranché à la faux, la blessure n’avait pas cicatrisé et lui laissait une plaie suppurante en plein milieu du visage, qu’il dissimulait sous un bandage disgracieux.

[Récit] Le Claude

Né affublé d’u syndrome de nanisme, le Claude avait assez bien vécu jusque ses dix ans. Quand ses compagnons de jeu avaient commencé à grandir et pas lui, sa vie s’était nettement compliquée. Il s’était rapidement aigri, et avait voleté à droite à gauche, acceptant n’importe quelle bassesse pour avoir une place dans un groupe. Il avait tour à tour été assassin de fortune, prostitué dans une maison close à réputation excentrique, larbin d’écurie… Il disait oui à tout ce qui était, sans jeu de mots, à sa porté, et qui lui rapportait quelques piécettes et de la compagnie.
Mais invariablement, on finissait par se moquer de lui et de sa taille. Sauf dans la Maison close du Chêne Rouge. Là il avait une bonne situation, une paie correcte, et une reconnaissance tant de ses patrons et collègues — tous affublé d’une particularité leur ayant un jour où l’autre valu moquerie — que de ses « clients » et « clientes, » qui venaient en ce lieu uniquement pour ce genre d’excentricités de luxe. Il n’avait pas à se préoccuper d’un logement, pas à se préoccuper des repas, ni du linge (qui n’y était, de toute façon, pas trop d’usage) : Le Chêne Rouge était sa maison.


Néanmoins, bien que cette période fut la meilleure de sa vie, il finit par s’en lasser. Non pas de son activité en tant que telle, ni du lieu, mais surtout du fait d’être, là aussi, même bien considéré, une bête de foire. Il était malin, très malin, et il aurait pu finir par en devenir le gérant, et il n’aurait plus alors eu ce genre de problème. Il était resté pas loin de dix ans au Chêne Rouge, et avait gravi les échelons au fur et à mesure. De « simple attraction » travaillant toute la semaine, il avait fini par avoir la confiance de ses supérieurs, et s’était vu attribué petit à petit la gestion d’un couloir, puis un étage, gagnant une demi-journée de repos à chaque fois. Au bout de dix ans, il gérait toute l’aile gauche du Chêne Rouge. Sous sa direction, elle avait pris de l’ampleur, car il ne tombait jamais à court d’idées, plus incongrues les unes que les autres. La compétition aile droite-aile gauche, qui animait le personnel et ravissait les clients avait été écrasée trois années consécutives. La réputation d’excentrique du Chêne Rouge, déjà très importante, avait grandi d’autant, car si vers l’aile droite on dirigeait les clients les moins aventureux, on conseillait la gauche à quiconque cherchait un frisson plus… inhabituel.
Et pourtant, s’il ne travaillait plus dans les chambres qu’une demi-journée ou une demi-nuit par jour, sa grogne sous-jacente allait croissante. Vint un jour un noble de la cour impériale, qui, ayant entendu grand bien de cet établissement, avait souhaité fréquenter cet établissement pour le faire figurer à l’index de son « Grand Guide des Maisons Closes, de Norsca à Tilée, à l’usage de la Noblesse d’Altdorf. »


Il avait passé une semaine entière au Chêne Rouge, payant un forfait minimum, mais ayant accès à toutes les attractions qu’il souhaitait. Hautain, acerbe et prétentieux, il semblait croire que rédiger un guide revenait à faire remarquer les points négatifs du lieu à tout bout de champ. Un seul commentaire positif était sorti de sa bouche de tout son séjour, quand il ne pouvait se départir de son sourire satisfait à la sortie de la chambre des trois « R ».


À la fin de son séjour, alors qu’il profitait une dernière fois d’une attraction offerte par la maison, Le Claude avait ouvert son carnet de notes en toute discrétion. À la rubrique Chêne Rouge, il n’y avait qu’une seule ligne : « Leur nain est trop grand. » Cela avait mis le Claude dans une fureur aveugle. Toute la rancœur qui était montée en lui ces dernières années rejaillit d’un seul coup. Il beugla dans les couloirs, ouvrit des portes en les claquant, fit ses valises en coup de vent, et quitta le Chêne Rouge sans même demander son dernier solde, pour ne plus jamais y remettre les pieds. Dans l’ambiance de l’aile droite, le ramdam qu’il fit passa inaperçu sur le coup, mais on regretta longtemps son départ.

Il avait pris la route, et au bout de quelque temps, ayant épuisé son pécule, se décida à vivre en ermite dans les plaines tiléennes. Ça ne dura pas. Le calme le rendait encore plus fou que les remarques vaseuses de ses concitoyens quant à sa taille. Suite à une après-midi rocambolesque, il s’engagea dans une troupe halfling en garnison à proximité. Il y passa quelques mois à supporter les estomacs sur pattes qui lui servaient de compagnons d’armes, puis déserta après avoir volé la réserve de safran en compagnie de son ami Théosfratus. Leur méfait avait été repéré trop rapidement détecté, et il ne tenait pas à en payer les conséquences. Pour un vol de safran, chez des bouffeurs de potage, cela pouvait être terrible. Tant pis pour Théosfratus, après tout, cela avait été son idée à lui.

Il avait donc fui vers le nord, et la civilisation, se cachant régulièrement sous les buissons pour échapper à l’escadrille des Vols-au-Vent lancés à sa poursuite avec leurs ailes mécaniques, et esquivant prudemment les odeurs de peau-verte que lui apportait le vent. Désespéré à l’idée d’avoir le choix entre errer dans l’espoir de trouver de quoi vivre ou retourner au Chêne Rouge, il avait croisé la troupe des lépreux un soir, alors qu’il cherchait un endroit où passer la nuit à l’abri des sangliers qui pouvaient se révéler monstrueux dans la région. Édouard ayant — encore — fait trop à manger, ils l’avaient invité à partager leur repas. Le Claude hésita un instant à la vue de leur mauvaise santé apparente, mais son ventre, qui n’avait grignoté que du rat ces derniers jours, avait décidé pour lui. La grillade sentait trop bon.

La troupe d’Ulfrik lui avait paru somme toute assez sympathique. Ils puaient la mort, ne semblaient pas connaître la douche, ni l’hygiène corporelle, mais bon… ce n’était pas pire que les chambres de la cave de l’aile droite du Chêne Rouge. Sous l’impulsion d’Édouard, ils l’avaient invité à rester en leur compagnie : un ex-militaire dans un régiment halfling, cela vaut son pesant d’or en tant que conseiller culinaire. Et puis certains autres chevaliers — hommes ou femme — étaient intéressés par certains points de ses expériences précédentes…

[Récit] Amiral Sigismud Toquet

Minima de Malis… De deux maux le moindre. C’était sa devise, et ce qui l’avait poussé à rejoindre la troupe d’Ulfrik. Il s’y faisait, mais espérait bien trouver une situation moins embarrassante un jour. Ceci dit, ses chances étaient infimes, et il le savait. Foutue foi, ça vous perdait des hommes !

Tout avait commencé en mer. Amiral de la flotte du Roy Louen, réputé pour son sens de la stratégie et sa capacité à trancher rapidement des dilemmes tactiques ardus, félicité pour sa finesse d’esprit et de lame… Il fut une haute figure de Bretonnie. Le temps qu’il passait à terre, il le passait à la cour du Roy, et il n’hésitait pas à défaire en duel tout chevalier qui moquait son activité manquant de charges épiques.


Et pourtant, les charges épiques, bien qu’il eut du mal à se le reconnaître lui-même, ça lui manquait. Il en avait marre de la finesse, marre de l’ennui en pleine mer pour quelques heures de combat naval tout aussi ennuyant, mare de l’immobilité sur le pont, et marre du fleuret, seule arme blanche autorisée sur les navires bretonniens.
Il finit donc par donner sa démission au Roy, et se fit chevalier de la quête. Il acheta un cheval robuste avec sa prime de fin service, embarqua son paquetage sur son dos, et se mis en quête d’un gros marteau. Il trouva son bonheur chez un marchand de la ville, ravi de se débarrasser de cette arme dont personne, ici, ne voulait. Puis il prit la route, et nul n’entendit plus parler de lui. Personne ne s’en étonna, car il était monnaie courante de ce genre de faits : peu des chevaliers qui partaient à la quête du Graal et de la Dame revenaient de leur périple.


Et pourtant, il survécut aux dragons, pourfendit des hybrides ignobles, à mi-chemine entre le bouc et l’humain, pique-niqua des fruits et des noix avec les elfes de la forêt (éblouit par les histoires des grands chevaliers de son enfance, il ne se rendait pas compte de l’honneur que ceux-ci lui avaient fait), et se baigna dans la Cascade aux Sylves sans se faire écharper par celles-ci.
Nombreux sont ceux des chevaliers ayant suivi la même voie que lui qui avaient péri plus tôt, ou qui auraient rêvé d’un tel conte.
Au bout de cinq ans d’errance, solitaire, mais héroïque, il crut avoir trouvé la consécration de sa Sainte Mission dans les eaux d’un étang au miroir parfait. Attiré vers les eaux, il mit pied à terre et s’y agenouilla, tandis qu’une forme s’élevait de la surface que nulle onde ne troublait. Prostré, ému, et en pleine communion avec lui-même et avec sa foi, il ne leva même pas la tête quand on lui tendit un gobelet ruisselant d’un liquide plus clair encore que de l’eau de roche, comme baignée d’une lumière interne. Il y but longuement. « Jusqu’à la lie » racontaient les histoires. Jusqu’à la lie il boirait. Et il essaya. Mais il avait déjà vidé au moins quatre fois le volume du calice, et celui-ci ne semblait s’arrêter de se vider. Sa foi vacillant au fur à mesure que son estomac lui demandait pitié, il ouvrit les yeux, pris d’un doute. Ulfrik se tenait à ses côtés, un petit sourire au coin de ses lèvres. La main tendue pour récupérer l’objet.


« L’eus-tu voulu, tu n’aurais pas pu le vider. Rends-le-moi, maintenant. Je te promets de te le prêter à nouveau bientôt. »
Sigismund émit un glapissement en découvrant le visage de son interlocuteur. Bouffi et vérolé, il était à l’opposé de ce qu’il imaginait pour sa Dame.
« Ma Dame, murmura-t-il, que cela signifie-t-il donc ?
Ta Dame ? lui répondit Ulfrik en partant d’un grand rire. Ta Dame ? Vous avez entendu ça mes amis ? » À sa remarque narquoise répondit le rire gras d’une bonne dizaine de personnes, hors du champ de vision de Sigismund.
« Mon pauvre, reprit Ulfrik, ta Dame, en me mettant sur ton chemin, t’a probablement abandonné, tant soit peu qu’elle existe. Mais si tu veux continuer à m’appeler “ma Dame” pendant les longues années que nous allons passer ensemble, je suppose que ça nous donnera matière à quelques rires bienvenus. »
En pleine désillusion, l’ancien amiral tenta de s’offusquer de ce que lui disait Ulfrik, mais la colère et l’humiliation bloquèrent les mots dans sa gorge.
« Je sais ce que tu vas dire… tu ne vois pas pourquoi tu nous suivrais, et tu ne sais même pas ce qu’on te veut. Et bien pour la seconde question, c’est assez simple : tu nous as semblé bien sympathique, même si encore un peu naïf, et il se trouve que nous venons de perdre un compagnon… On s’est dit que tu ferais l’affaire. Pour la première question, le calice pour lequel tu as mis tant d’abnégation à essayer de le finir sécrète une eau qui te sera désormais vitale… Si cela peut te rassurer, nous sommes tous logés à la même enseigne de ce point de vue là. Cependant nous ne t’obligerons à rien, le choix sera tien. Mais si tu veux vivre, tu nous suivras. »
Minima de Malis… Minima de Malis.

[Récit] Joan

La vie de Joan avait été bien glorieuse et remplie. Arbalètrière du Roy surdouée, elle avait eu une carrière militaire éclatante. Congédiée pour son âge avancé, suite aux manigances de plus jeunes qu’elle briguant son poste, et non pour ses capacités déclinantes, elle avait refusé de déposer les armes, et s’était faite mercenaire. Ses enfants déjà grands, la vie les ayant éloignés de leur mère, elle n’avait plus d’attaches et avait rejoint diverses compagnies au fur et à mesure des années. Elle avait été amenée à travailler pour des mercenaires loyaux à la couronne tout comme pour des bandits de grand chemin. La seule chose qui comptait pour elle était de pouvoir se servir de son arbalète.

La dernière en date était une compagnie de chevaliers dévoyés, et elle se sentait bien parmi ces hommes tout autant en disgrâce qu’elle l’était elle-même, et si pour le moment elle avait refusé de boire à la coupe d’Ulfrik, une petite voix dans sa tête lui disait qu’elle y tremperai bientôt les lèvres de son plein gré.

[Figurine] Hector Arléïs

Hector Arléis, fait partie des figurines qui m’ont apporté le plus de satisfaction, et ce sur plusieurs points. D’une part, elle fut le fruit d’une tentative audacieuse de croisement entre un canasson bretonnien et un abdomen de mouche de Nurgle. D’autre part, j’ai pu y faire une référence directe à l’Étude d’après le portait du Pape Innoncent X de Velasquez par Francis Bacon, une de mes peintures préférées. Et enfin, je me suis éclaté à la convertir, et surtout à la peindre ! J’ai un faible pour la peinture des peaux avec forte carnation, mais les couleurs que j’ai réussi à trouver et placer pour celle-ci sont particulièrement satisfaisantes !

La tête d’Hector Arléis, (portepeste sur laquelle est collée la couronne du roi revenant GW), avec la verticalité de la couronne et cette bouche grande ouverte, associées aux teintes bleues et jaunes, voilà mon hommage à monsieur Bacon !

Étude d’après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez, par Francis Bacon (Huile sur toile, 1953)

[Récit] La Chute de Castel-Graal

Castel-Graal était autrefois connu dans l’ensemble de la Bretonie pour la légende voulant que la ville soit très liée à l’histoire du Saint Graal, et ce datant des jours d’avant Gilles le Breton. En fait, Castel-Graal a été bâtie sur un lieu mystique qui aurait été le lieu de confection de l’Objet ultime des Quêtes Bretoniennes. Les âges ont passé, et la légende a perduré, faisant le jeu de certains commerçants peu honnêtes ayant fait leur beurre en vendant des souvenirs, fausses reliques, et autres bibelots pour duper les chalands.

Toujours est-il que la réputation de la ville n’en a pas pâti, bien au contraire, et il était devenu un jeu pour tout noble, nobliau, ou gentilhomme, bref, tout le monde capable de voyager, de rapporter chez lui une des fausses reliques de Castel-Graal.

Les châtelains, bien que réfractaires à ce qu’ils considéraient comme une insanité, ne firent rien pour enrayer ce commerce douteux : il fallait bien pouvoir acheter les armes et armures de leurs troupes, et, surtout, financer certaines expéditions coûteuses montées en vue de ramener le Graal en son prétendu lieu de conception : pour une si noble affaire, quelques entorses pouvaient bien être tolérées.
C’est dans ce climat cédant, lentement mais sûrement, à toutes les dérives et saintes magouilles, que vint un étranger vagabond, du nom d’Ulfrik. Il prétendait avoir tellement voyagé qu’il ne connaissait plus son lieu de naissance, mais qu’il était bon conteur, et saurait égayer les veillées du château en narrant ses innombrables aventures. Et bon conteur il était assurément, ses histoires et ses aventures faisant tant d’émules que « Le Jour d’Ulfrik » fut instauré au château de Castel-Graal : toutes les activités étaient suspendues, et le conteur prenait place dans le Grand Hall pour que tous puissent entendre une nouvelle histoire merveilleuse.

Insidieusement, Ulfrik vint à suggérer, par non-dits et demi-révélations, qu’il avait eu vent d’une grotte, à l’est des Montagnes du Bord du Monde, où pourrait se trouver le Saint Graal. Cela finit par intéresser fortement Sire Énieul du Chêne, le châtelain-régent de la ville, et les deux hommes en vinrent à passer de plus en plus de temps ensemble, et on voyait souvent Ulfrik susurrer avec un air entendu à l’oreille de Sire Énieul, qui hochait la tête, le regard perdu dans le vague.

L’état de la ville ne faisait qu’empirer, les commerçants encouragés à faire monter la ferveur adoratrice, écouler toujours plus de verroteries sans ennuis en échange d’un bon pourcentage de leurs recettes. Ils aidèrent également à colporter ragots, rumeurs et ouï-dire à propos du retour prochain du Saint-Graal, enfin localisé, à Castel-Graal. Au château, on s’activait comme dans une ruche, et bientôt, le départ fut annoncé, de la Dernière Quête du Graal, menée par Sire Énieul du Chêne, une trentaine de ses meilleurs chevaliers, et, au grand dam de tous, d’Ulfrik. Le conteur allait leur manquer, pour sûr, mais sa présence était indispensable à la réussite de l’expédition.

Il se passa de longs mois, puis de longues années, après le départ de Sire Énieul, et son jeune Neveu, Bertrand de la Fontaine, avait pris les rênes de la ville. Pur et pieux dans son âme, digne chevalier de la nation de Gilles, il entreprit de purger la ville de la corruption, petit à petit, et les choses revinrent plus ou moins à la normale. C’est-à-dire avant l’arrivée d’Ulfrik : le commerce de saintes breloques florissant toujours, mais il était plus encouragé, et toléré dans la limite du raisonnable.

Puis une rumeur parvint, depuis les terres du Nord, d’une troupe étrange, ramenant une coupe en triomphe. On la disait Bretonienne, cette troupe, mais elle n’inspirait pas le même sentiment de noblesse et de piété un peu naïve qu’on aurait pu l’imaginer.
Quelques semaines plus tard, on entendit distinctement le clairon d’Édouard, le page d’Énieul, résonner depuis les collines avoisinant Castel-Graal.
L’expédition était de retour.

Ils semblaient en assez pitoyable état, et ils étaient accompagnés d’une créature massive qui inquiétait la plèbe. On prétendait que c’était un ogre, mais personne n’en ayant jamais vu, nul ne pouvait l’affirmer. Les héros furent malgré tout bien accueillis, car ils ramenaient en effet une fort belle coupe, qui s’il n’avait put encore être attesté qu’il s’agissait bien du Saint Graal, valaient de toute façon la peine d’être parti si longtemps : quelques lapées d’une eau revigorante était toujours présente au fond pour celui qui souhaitait s’y abreuver.
La coupe fut placée dans un autel dressé en son honneur, gardé en continu, au milieu de la Grand-Place, et tout citoyen qui souhaitait s’y abreuver en avait le droit.

Des experts venus de toute la Bretonnie vinrent essayer de déterminer s’il s’agissait bien du Saint Graal, et au bout de longs mois de débats, on ne put en conclure avec certitude qu’il s’agissait bien de l’Antique Gobelet. Baptiste le Sévère, érudit adulé, proclama la phrase qui mit fin au débat : « S’il s’était bien agît du Saint Graal, nous n’aurions même pas eu besoin d’imaginer avoir besoin de l’expertiser. » Il y eut une pointe de déception, mais de courte durée, car la coupe, qui fut nommée la Pourvoyeuse, comblait la bourgade de ses bienfaits.

Tous vinrent y boire, certains avec plus d’avidité que d’autres. Tous à l’exception de Bertrand de la Fontaine, qui estimait que l’eau de sa fontaine était meilleure (fier est le Bretonnien, et Bertrand était le seul à posséder une source privée, quand le reste de la ville, Sire Énieul lui-même, devait se contenter de l’eau des puits.)

C’est sa fierté qui le sauva, puis sa piété qui le préserva. Castel-Graal plongeait à nouveau dans une crise malsaine, les habitants présentant une sorte de dépendance de plus en plus accrue à l’eau de la Pourvoyeuse. Ceux qui n’en buvait pas assez souvent étaient fréquemment pris de vertiges, et tombaient rapidement malade, à tel point qu’il y eut bientôt des files d’attente ininterrompues devant l’autel, et que les châtelains ne pouvaient y avoir suffisamment accès à leur goût.
Bertrand de la Fontaine était effaré de voir la ville dont il avait restauré la salubrité tomber à nouveau dans une crise profonde. Il faisait tout son possible pour éviter que cela empire, mais même ses discussions avec Énieul et ses plus proches chevaliers n’y changeaient rien. En fait, il se rendit compte rapidement que le suzerain du château et ceux qui l’avaient accompagné dans sa quête, à l’exception d’Ulfrik, étaient les plus atteints. Ce qui lui sembla logique : ils avaient dû s’abreuver abondamment à la coupe sur leur chemin de retour. Ses altercations avec son oncle furent de plus en plus fréquentes, et de plus en plus violentes, à un tel point qu’un jour, Ulfrik réussit à faire bannir Bertrand de la Fontaine de Castel-Graal. Jurant comme un des charretiers qui composaient la plèbe de la ville, il quitta la forteresse en vitupérant comme un forcené. Quand il passa près de l’autel en traversant les faubourgs, il tenta de détruire la coupe maudite, mais fut arrêté, et jeté dans un fossé à l’extérieur de la ville.

La déchéance se poursuivit, et les bagarres générales se multipliaient près de la Pourvoyeuse, les chevaliers n’hésitant pas à tirer le fer contre les paysans qu’ils avaient juré de défendre. Vint un jour où les chevaliers ayant participé à la quête clamèrent la coupe comme leur, et décidèrent qu’elle siègerait désormais avec eux, au château. Ils sortirent donc tous en armes, et récupérèrent la Pourvoyeuse au milieu de la cohue et des agressions des citoyens. Ils furent quelques-uns à périr, piétinés, lapidés par la foule, mais la Pourvoyeuse, au bout de deux heures d’efforts acharnés de part et d’autre, fut mise à l’abri des épais murs, et le pont-levis remonté. Le château de Castel-Graal était assiégé par sa propre populace.
Mais cela fut de très courte durée. Au bout d’une semaine de manque et de souffrance, les premiers villageois, privés de l’eau de la Pourvoyeuse, moururent. Occupés à assiéger le château et obnubilés par l’idée mettre la main sur la coupe, les habitants de Castel-Graal ne s’étaient pas préoccupés de manger, ni de leurs récoltes, de leurs cultures, ou de leur bétail. Ils se jetèrent sur ces cadavres et s’empiffrèrent de leur chair. Énieul et ses suivants regardaient la scène depuis les meurtrières hautes perchées de leur refuge, et dans des discours grandiloquents, répudiaient ces êtres qu’ils traitaient d’animaux.

Au bout d’un mois, il n’y eut plus âme qui vive à l’extérieur du château. Bertrand de la Fontaine qui été resté à proximité, pleurant de tristesse et de rage la déchéance de sa cité adorée, osa enfin repasser les portes de la ville. Il se présenta au château, somma ses propriétaires de lui ouvrir. Il n’eut pas de réponse, et en fin de matinée, décida d’enfoncer la porte. Quelle bataille que ce fut ! Il n’eut pas d’autre adversaire qu’un panneau de chêne épais, mais son acharnement et son endurance étaient dignes des anales. À coups d’épée titanesques, il parvint à ouvrir une brèche dans l’épais portail, et au bout d’un après-midi de bûcheronne forcé, réussit enfin à se faufiler à l’intérieur du hall d’entrée, à travers la porte défoncée. En guise de précaution, il débloqua les lourds verrous et ouvrit grand les battants.

Le château semblait vide de tout occupant, et les pas de Bertrand résonnaient de façon glauque dans les corridors, plongeant chaque instant un peu plus le fier chevalier dans une humeur angoissée. C’est dans la salle du trône, tout près des appartements privés de Sire Énieul que s’acheva son cheminement. Tous les habitants du château qu’il n’avait pas vu jusqu’alors, il les y trouva… la plupart rongés, en tas. Face à lui, alignés sur une longue table, Ulfrik debout au centre avec Énieul à sa droite, les dix autres chevaliers survivants de l’expédition ainsi que l’ogre qu’ils avaient ramené les entourant. Cette scène valut un haut-le-cœur à Bertrand, qui eut vomi jusqu’à la bile s’il n’avait été un chevalier éprouvé.
La salle du trône était une allégorie de la déchéance, l’air vrombissait et bourdonnait, comme si un million de mouches s’affairaient près des cadavres, dont certains étaient suspendus écorchés et à moitié dépecés comme des cochons à l’étal. Des traces de déjections humaines maculaient tout un coin de la salle, empuantissant un peu plus encore l’air vicié et saturé.

Et au milieu de ce charnier, cette scène atroce : les douze compères aux côtés de leur noir prophète, en train de manger d’innommables mets, qui s’étaient soudain figés à l’entrée de Bertrand. La coupe de la discorde, cette Pourvoyeuse infernale, trônait devant Ulfrik, qui sourit à Bertrand.
« Enfin tu nous rejoins, Sire de la Fontaine… Nous t’attendions » lui lança-t-il d’un air goguenard.
Bertrand ne répondit pas : il ne souhaitait pas adresser la parole à cet oiseau de malheur, qui semblait jouir du spectacle et de la dépravation qu’il avait insidieusement réussi à amener jusqu’à Castel-Graal. Il tira de sa besace une petite coupe en argent, d’une facture propre et simple, puis attrapa une outre de sa précieuse eau de source. En versant dans un gobelet, il la but d’un trait, comme pour se redonner du courage, et réaffirmer que son nom, Sire de la Fontaine, était encore intact et intouché par la corruption.

Il versa une seconde fois de l’eau dans sa coupe, et, faisant un pas vers Énieul, lui tendit en prononçant ces mots : « Mon oncle, ma foi et ma piété me portent à croire qu’en tout un chacun réside une étincelle d’espoir. Bien que cela m’en coûte, en ma qualité de chevalier, je me dois de vous proposer un acte de rédemption : buvez cette eau limpide, et revenez à la raison. Ce château n’est plus, vos terres ne sont plus. Vous fûtes jadis un noble en quête du Graal. Reprenez cette quête jusqu’à la mort ou à son aboutissement. Cela seul me semble à même de racheter vos péchés. »
Un silence encore plus pesant se fit, et Énieul, titubant, le regard lourd, se leva, puis après avoir jeté un regard à Ulfrik, se laissa retomber sur sa chaise. Ainsi affalé, il répondit « non» d’un souffle.

Bertrand se mit en devoir de proposer de même à chacun des chevaliers attablés. Deux d’entre eux acceptèrent, l’un par moquerie, l’autre peut-être dans un éclair de lucidité et de repentir, mais sans grand espoir. Ils se nommaient Galvis et Roland. Après avoir bu leur coupe, dont ils avaient souillé les bords tellement ils étaient incrustés de crasse et d’immondices, ils restèrent debout, tandis que les autres ne daignèrent pas se lever du tout. Enfin, Bertrand se tint devant Ulfrik, et, bien que réticent, lui adressa ces mots :

« À toi, Ulfrik, de t’abreuver à ma coupe je ne te propose point. Tu as la tienne, et elle semble te convenir à ravir. Honni sois-tu qui a corrompu cette place, jadis haut lieu de notre nation. Je fais ici vœu de te pourfendre, aujourd’hui ou dans dix ans, et je n’aurai de cesse de te traquer si tu parviens à t’échapper. »

Ulfrik se dressa de toute sa hauteur, et malgré son apparence qui n’avait pas changé depuis l’époque où il était conteur au château, sa voix, elle, semblait avoir pris des années. Crachant une glaire au sol, et se raclant la gorge, il regarda Bertrand dans les yeux, et d’une voix rocailleuse, tremblotante, mais assurée, lui répondit ainsi : « À toi, Bertrand de la Fontaine, je te le propose encore une fois : t’abreuveras-tu à ma coupe ? À te voir ici, je sais déjà que la réponse est non, mais ma foi et ma piété m’en dictait la nécessité. De rester ici ainsi assis je commençais à me lasser, et c’est avec joie que j’accepte de jouer avec toi. De mes bienfaits et de ceux de ma coupe, je vais couvrir l’ensemble de ton cher pays. Toujours à ma poursuite tu seras, et toujours en retard tu arriveras. Tu me frapperas une joue de ta lame, et je tendrai l’autre, car de mes plaies une infinité de vies nouvelles s’écouleront. »

Après quoi il eut un rire gras, et poursuivit : « C’est une partie à mort, jeune Bertrand, et elle commence maintenant. » Il ouvrit une besace, et d’elle un million de mouches, celles que le chevalier avait cru entendre sans les voir, s’envolèrent, tourbillonnèrent autour du groupe, à l’exception de Galvis et Roland qu’elles semblaient fuir. Peu à peu, les chevaliers attablés semblèrent se dissiper, et Bertrand comprit qu’Ulfrik venait d’essayer de s’enfuir. Il se jeta sur eux, l’épée au clair, et en pourfendit un sur-le-champ. Il reconnut là Gilbert, son demi-frère de dix ans plus âgé. En découvrant son visage, il eut un instant d’hésitation, puis se rua vers Ulfrik et Énieul. Le temps qu’il arrive, ceux-ci avaient déjà disparu, et de rage, il décapita leur voisin de gauche. Du coin de l’œil, il aperçut Galvis à genoux, implorant les mouches de le prendre, essayant de les attraper, mais les insectes abjects continuaient de le fuir. Roland, par contre, s’il ne semblait pas différent du moment où Bertrand était entré dans la salle du trône, avait tiré son épée lui aussi, et, avec grand-peine, comme s’il luttait en proie à un conflit intérieur, réussit à abattre un des chevaliers renégat. La silhouette à moitié évanescente se rematerialisa sur-le-champ, une plaie béante à l’abdomen. C’était le Vieux Gildas, le doyen de Castel-Graal. En le voyant ainsi répandu au sol, Bertrand versa une larme. Même lui, pourtant réputé pour sa foi et sa sagesse, avait été corrompu par ce mage maudit. Comment avaient-ils pu en arriver là ? S’il avait pris part à l’expédition, aurait-il été aussi, lui, Bertrand de la Fontaine, condamné à un tel destin ?

Si ce n’étaient les gémissements de Galvis, la salle était redevenue silencieuse, bien que toujours aussi insoutenable au regard et à l’odeur. Bertrand se tourna vers Roland, qui, abattu et à genoux, lui déclara « Merci, Bertrand. Je suis condamné et je ne passerai plus les portes de ce château ; mais au moins, je partirai l’esprit sain rejoindre Gilles et la Dame. Au fond, ton eau était plus miraculeuse que celle de la Pourvoyeuse, mais il a fallut grand malheur pour qu’elle se révèle. Mon esprit comme mon corps étaient empoisonnés… je te suis redevable, mais ne pourrai jamais te payer ma dette. S’il te plaît, si j’en suis digne, accorde-moi une mort de chevalier. »
Bertrand, amer, accorda une mort digne à Roland, et lui dressa un bûcher sur la table qui avait servi de banquet. Il nota qu’Ulfrik avait emmené la Pourvoyeuse avec lui.

Il décapita sans remords Galvis, qui n’avait pas renié sa corruption malgré avoir bu de son eau. Bertrand se dit qu’au fond, elle n’avait probablement rien de magique, mais la proposition qu’il leur avait faite de son eau avait touché Roland, qui, bercé par l’illusion d’une rédemption, avait laissé céder la dernière barrière qui le retenait auprès d’Ulfrik et Énieul. Roland avait toujours été un des plus pieux de Castel-Graal. Cela l’avait probablement immunisé à la corruption absolue dont avaient été victimes les autres.

Bertrand mis feu au bûcher, et regarda brûler ce qui lui était cher. Le brasier enfla et commença à s’étendre au reste de la salle, emportant le trône, les carcasses, et ce qui fut jadis un haut lieu de Bretonnie. Bertrand sortit de la salle que le feu purifiait, trouva la sortie du château, puis de la ville-charnier.

« Ulfrik… » pensa-t-il « me voici. »

[Récit] Sire Énieul du Chêne

Sire Énieul est celui qui a été le plus brutalement touché par la corruption du Calice : en effet, son esprit s’était peu à peu affaibli sous l’emprise d’Ulfrik tout au long du voyage. Ses ritournelles magiques avaient laissé une seule ritournelle dans la tête du Seigneur du Chêne : « Je suis Messire Énieul du Chêne, et je cherche le Saint Graal au nom du Roi et de la Dame. » On pourrait estimer là que chacun des chevaliers du Royaume pense de la sorte, mais lorsque cela obnubile toute forme de raisonnement, et annihile la capacité de jugement, on n’imagine que difficilement ce qu’il en est vraiment.

Car si cet esprit réduit à son plus simple appareil faisait bonne figure en tant que chevalier de Bretonnie, c’est après sa corruption que le désastre s’est étalé au grand jour. Lorsque son esprit commença à se métamorphoser et à se pervertir après avoir bu l’eau du Calice, il conserva cette pensée, et celle-ci se superposa aux volontés du Père des Pestes au lieu d’être dispersée. Tant est si bien qu’aujourd’hui encore il se croit à la fois au service de la Dame et du Pourri. Des Lépreux Chevaliers, c’est celui qui est en un sens le plus pathétique, car il est déchiré par ses deux objectifs, servir la Dame, et son nouveau maître. Ainsi, il a pris soin de s’offrir de nouvelles armoiries, dans le style traditionnel des autres chevaliers du Roi Louen, mais ornées du symbole de la mouche, tandis qu’il continue de se faire appeler Sire Énieul du Chêne.

Là où ses camarades semblent être ce qu’ils sont : des anciens chevaliers dont l’allure trahit le fait qu’ils ont renié la Dame, Sire Énieul est une parodie de chevalier : il ne semble pas avoir conscience de son dévoiement et de sa décrépitude, et se conduit comme tel : c’est le seul qui entretient encore de temps en temps son équipement, essayant de faire briller le métal sous la rouille, et rinçant à l’eau presque claire la boue immonde des tissus.

[Récit] Le Paladin Brun

La Maison Brune, dont il est issu, est née il y a quelques centaines d’années. C’est un paysan anobli et fait chevalier par le roi en place à l’époque, pour un acte de haut courage tel qu’il fit rougir de jalousie les nobles de la cour.

Ce paysan se nommait Gildas Cochonnailles, car il était éleveur de cochons, et était réputé dans toute sa bourgade pour ses grillades de cochon vendues aux chalands depuis la fenêtre de sa cuisine.
Gildas cochonnailles n’oublia jamais vraiment ses origines, et lorsque le roi lui demanda de se choisir un nom (car tout courageux que fut le paysan, il ne seyait pas que quelqu’un de la cour s’appelle « Cochonnailles »), Gildas décida d’endosser celui de Messire leBrun, qui était le sobriquet que les nobles jaloux et pédants lui avaient attribué. Il était tout aussi fier d’avoir été chevalier que d’être issu de la fange de Bretonnie, et ce nom de Messire leBrun lui convenait parfaitement. D’autant plus qu’il moucha par la même occasion les moqueurs qui l’avaient surnommé ainsi, pour son plus grand plaisir.
Les générations passèrent, et leBrun évolua en Maison Brune. Les descendants de Gildas Cochonnailles, élevés à la cour, et dans la mentalité de celle-ci, eurent bien vite honte que leur ancêtre fût un garde-cochons plutôt qu’un preux pourfendeur de dragons. Ils firent donc leur possible pour faire disparaître cet héritage qui ne leur seyait point, mais vains furent leurs efforts, car la légende de la Maison Brune s’était répandue dans l’ensemble des strates sociales de Bretonnie : vecteur d’espoir pour les villageois, et de sourire entendu pour les chevaliers en titre.

Depuis son ordonnance de chevalerie, celui qu’on nomme le Paladin Brun a toujours été un original, et n’a cessé de se distinguer de ses confrères d’arme. Ayant une sainte horreur de ce nom qui puait, selon lui, la fange et le lisier, il avait pris le partit d’arborer une tenue bariolée digne d’un bouffon, assemblage de losanges multicolores, afin que l’on se souvienne de lui ainsi plutôt que par son nom de « Brun. » Aux moqueurs qui le charriaient, il répondait que le brun n’était que le mélange de toutes les teintes… bien souvent sans succès, car cela les faisait rire de plus belle. Le Paladin Brun s’était donc toujours senti rejeté, et c’est avec joie qu’il accueillit l’amour de Grand-Père lorsqu’il but au Calice. Il s’est dévoué corps et âme à son service, puisque celui-ci le récompensait bien plus que ses années d’esclave de la Dame.

Sa dévotion lui valut rapidement de se faire élevé au panthéon des Portepestes, et il continue de servir permis la troupe de Lépreux Chevaliers, prêchant la bonne parole aux infidèles.

[Récit] La Pourvoyeuse

Le Calice tristement connu en Bretonnie sous le nom de La Pourvoyeuse fit son apparition, dans le bourg de Castel-Graal. Il avait été ramené d’une expédition, par Sire Énieul et sa suite. Après une période d’effervescence, on avait fini par conclure qu’il ne s’agissait pas du Saint Graal, malgré le pouvoir merveilleux de cette coupe. L’histoire fit par la suite de cet artéfact une allégorie du démon de l’ambition.
Le Calice fut conçu et ciselé dans un hospice de l’Empire, et à l’origine, il devait contenir une eau qui apportait vitalité à ceux qui la buvaient. Le résultat avait été impressionnant, et l’hospice fut renommé pour sa capacité à revigorer malades et personnes en mauvaise santé. Il ne prétendait pas soigner tous les maux, car certaines maladies étaient incurables, même pour le calice. De même, on ne voyait que très peu de blessures guéries dans cet hospice : leur chirurgien n’était pas fameux. Somme toute, ils avaient joué la carte des petits maux de l’existence, et cela leur avait réussi.
Mais vint un jour où la région fut assaillie par des hardes de créatures mi-homme, mi-bête. Elles souillaient tout sur leur passage, et les malades venaient plus nombreux à l’hospice se faire soigner. L’hospice lui-même finit par être assiégé, et nul n’en réchappa. Le gobelet providentiel tomba aux mains de la harde, et leur chamane, à force de tentatives pour « améliorer » cette eau, finit par corrompre l’objet. La puissance de la ruine à qui la harde avait fait allégeance vit dans le Calice un moyen de répandre son amour de la vie dans des régions hors de son emprise.
Le Calice corrompu fut confié à un de ses ermites dévoués, qui eut pour tâche de le dissimuler, et de l’enrober de mystère. Cet ermite prit un grand plaisir à cette mission, et inventa de toutes pièces la légende des Calices d’Abondance. Il distribua çà et là indices et « preuves » de leur existence, avec une science impressionnante. La légende prit rapidement place parmi les plus anciennes, et les plus confidentielles : celles dont on ne parle qu’entre connaisseurs avertis.
L’histoire voulut qu’un autre ermite vagabond se prisse de passion, bien des siècles plus tard, pour ces Calices, et qu’il y dédia sa vie. L’histoire voulut que cet ermite prît un certain Ulfrik sous son aile, et que cet Ulfrik mît la main sur le calice.
La Pourvoyeuse, fut-il nommé, car en effet, il donnait vigueur, vitalité et énergie à tous les vivants qu’il comblait de ses dons, qu’il fasse partie du règne animal ou végétal. Mais au-delà de cette simple vitalité, la coupe agissait comme une drogue, et quiconque en avait bu n’acceptait plus aucune autre nourriture que cette eau claire. Privé de cette manne, son corps dépérissait rapidement, et se décomposait en des millions d’autres petits organismes : bactéries, vers, insectes… la matière organique du corps était redistribuée avec générosité a des millions de formes de vie nouvelles.
Ainsi était la Pourvoyeuse : à ses émissaires elle apportait une vigueur sans pareil, afin qu’ils puissent répandre son eau de part le monde, et elle sacrifiait ses victimes pour le bien du plus grand nombre de vies. Et même dans la défection, un de ses émissaires aurait son utilité, puisque privé de cette eau, il se transformerait à son tour en des millions d’autres vies, poursuivant ainsi la tâche confiée au calice.