[Récit] La Quête de la compagnie de Grégoire – Partie 1

Leurs sept montures les attendaient, attachées docilement à la herse de la Porte des Boucs, l’entrée sud du bourg. Trois jours s’étaient écoulés, trois jours d’une intensité incroyable pour Sir Grégoire. Ses six compagnons de route passaient leur temps en bain de foule, ou en profitant pour la dernière fois avant bien longtemps des plaisirs de la ville… peu importait que ceux-ci soient compatibles ou non avec leurs vœux d’ores et déjà prononcés, c’était une incartade généralement admise et tolérée pour les vertueux héros en devenir. Mais pour Grégoire, l’affaire était toute autre. Pour ainsi dire, le seul moment de sommeil qu’il avait eu était complètement involontaire : il s’était assoupi en mangeant sur le pouce, entre deux réunions d’état-major, pour préparer ses années d’absence. Son intendant avait déjà pris ses fonctions, mais s’il était très efficace pour la gestion des affaires courantes, il n’avait jamais été instruit des projets futurs pour la ville ni de certaines relations politiques qu’il se devait de connaître pour la suite.

Ces trois jours passés à expédier les dernières affaires courantes, préparer son absence et instruire son suppléant à la tête du Duché avaient été éreintants. Mais, alors que ses pas le portaient vers la sortie du bourg, où une bonne partie de la population était amassée, il se sentit revivre, tandis qu’une énergie nouvelle était insufflée dans chacun de ses membres. Il était le dernier à arriver, tout le monde l’attendait. Les lances de cavaleries, prêtes pour la Cérémonie d’Abandon, étaient dressées hautes, fanions claquants au vent.

Un murmure se propagea dans la foule lorsque Grégoire rejoignit sa monture, et, saisissant les mains de ses deux plus proches compagnons, pour former une chaîne avec les sept membres que comprenait leur équipée, il prit la parole d’une voix suffisamment forte pour que tout un chacun l’entende.
« En ce jour, nous renonçons à nos privilèges, à nos devoirs et à nos droits.
En ce jour, nous vivons pour la Dame,
En ce jour je ne vis plus que pour Mère, pensa-t-il
En ce jour, nous laissons nos lances, et leur préférons l’espadon
En ce jour, nous vous faisons nos adieux,
Puissiez-vous être là pour notre retour. »
Lâchant les mains de leurs compagnons, chacun des chevaliers décrocha la fière lance de cavalerie, et la posa au sol, avant de monter en selle.
Puis ils partirent, et à les voir s’éloigner par l’arche de pierre de la porte, on eut pu croire que celle-ci, comme la bouche immense d’un monde sans foi, venait d’avaler les sept preux chevaliers.

Grégoire s’ennuyait ferme. Il avait vu sa quête comme une exaltante chevauchée vers l’accomplissement de sa destinée, au lieu de quoi il passait la majeure partie de son temps à vagabonder sans but. Il n’avait toujours pas eu de vision susceptible de le mettre sur la voie de Mère. Il errait donc, suivit de ses six compagnons, de bourg en bourg et de val en val, tentant tant bien que mal de tuer le temps. La quête d’un chevalier est unique, et s’il lui arrive de combattre de monstrueuses créatures, la pire d’entre elles à vaincre est lui-même. Durant deux années pleines, Grégoire et sa troupe errèrent pour porter secours, offrir leur aide, et vaincre des monstres locaux… qui la plupart du temps n’existaient même pas, ce dont ils se gardaient bien de révéler à quiconque.
Ils crurent leur quête prendre sens à la mort du dragon Sharok, dont le dernier souffle leur sembla être un soupir venu de la Dame Elle-même. Il n’en fut rien.

Et plus le temps passait, plus le doute s’installait dans l’esprit de Grégoire. Sa logique imparable lui semblait friable, il n’était plus certain de ses prétentions généalogiques. La folie, ayant de moins en moins de grain à moudre, cédait du terrain à la raison, qui luttait d’arrache-pied pour reconquérir l’esprit du Duc. Sa personnalité troublée, jusqu’ici correctement dissimulée, était de plus en plus décelable. Lunatique et dépressif, les élans optimistes le cédaient bien souvent aux retombées moroses. S’il ne s’en rendit pas compte, il dut la vie à ses compagnons, qui par leur seule présence l’empêchèrent de tomber si bas qu’il aurait été au-delà de tout espoir de survie à court terme.

Lassés des campagnes et des bourgades, ils décidèrent d’explorer les forêts, et de bouter la vermine cornue hors de celles-ci. Cela leur valut de hauts faits, et redorèrent leur fierté écaillée, mais l’aura d’insanité qui émanait des rejetons du chaos étaient trop forte pour la raison renouvelée, encore trop faible, de Grégoire. Ils virent des choses ignobles, et entendirent des voix que nul mortel ou immortel ne devrait entendre. La parodie grotesque et macabre de société humaine que formaient les hardes difformes étaient une vision au-delà de toute bienséance.

Le pire n’était pas dans leurs agissements et leurs pratiques malsaines. Ni dans leur hygiène de vie, ni dans leur langage guttural, ni, encore moins, dans leur apparence odieuse et révoltante. La chose la plus ignoble que pouvaient faire ressentir aux humains les maudits hommes-bêtes, c’était d’avoir l’impression de se voir dans un miroir. De se dire que si ignobles soient ces êtres, n’importe quelle communauté pourrait tendre vers cette aberration si les digues de la civilisation, et de toutes les valeurs qui portent l’humain vers le meilleur venaient à céder.

Et bien que tout son instinct lui intima d’éradiquer ces créatures, ce qu’il fit avec une joie sauvage, les mécaniques paranoïaques qui avaient perdu du terrain dans son esprit se remirent en branle, de façon plus insidieuse encore, car elles se développèrent et étendirent leurs tentacules à tous les niveaux de son construct mental, juste sous le seuil de la conscience. Et alors qu’il se sentait libre et avait la sensation de respirer à nouveau l’air pur après avoir passé de trop nombreuses années la tête sous l’eau, son esprit se montait contre lui-même, sapant ses propres défenses, sabotant sa logique, n’attendant plus que la pichenette qui le ferait basculer définitivement dans l’ombre et la démence.

Ce fut une période heureuse pour lui, ses suivants, et sa quête. Une lucidité nouvelle s’était emparée de lui, et il était désormais persuadé que la Dame n’existait qu’au travers des actions que l’on menait en son nom. Ils lancèrent de nombreuses charges, et débusquèrent quantité de boucs bipèdes en train de se vautrer dans toutes les débauches imaginables. Ils ne comptèrent bientôt plus le nombre de bûchers qu’ils allumèrent au pied des pierres gravées dressées afin de brûler les cadavres de leurs victimes cornues. Ils étaient adulés par les villageois qu’ils délivraient des menaces, et s’ils avaient été malhonnêtes, ils auraient sans le moindre doute pu faire fortune en vendant leurs services. Une aura de gloire les entourait, et aucun d’entre eux ne doutait qu’ils recevraient bientôt un signe leur indiquant que leur quête touchait à sa fin.

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