[Récit] La Jeunesse de Sire Grégoire

Sir Grégoire était né noble, promis à la chevalerie, et en guise de cadeau de naissance, on lui avait entre autres offert une gigoteuse aux armoiries de sa famille… Comment s’étonner alors que lui, fils unique et prodige, ait pu devenir quelqu’un d’autre que le chevalier imbu de lui même, présomptueux et hautain, mais faisant figure de parangon de vertu ?


Et pourtant, ses premières années ne révélaient pas trop ce caractère : il était un enfant joueur et amical, dont le plus grand méfait était de prendre par surprise chaque jour le jardinier du château pour lui faire pousser un glapissement aigu. « Méfait » dont, à vrai dire, le jardinier en question n’aurait pas aimé se passer, car il appréciait le jeune Grégoire et considérait cette habitude comme une marque d’affection réciproque — ce qu’elle était, en réalité.


Sur le coup des sept ans, alors que l’on commençait à instruire sérieusement l’enfant au maniement des armes de bases et à l’art de la lutte, sa mère vint à décéder de maladie. Ni les clercs ni les magiciennes du Royaume n’avaient pu la sauver, et elle partit, sans souffrir, mais bien trop jeune, et surtout, bien trop tôt aux yeux de Grégoire. Sa mère l’avait elle-même allaitée plutôt que de recourir à des nourrices, avait toujours été là pour panser ses blessures, et même ses sermons étaient tolérés par Grégoire.
À la mort de Dame Élianne, le jeune seigneur perdit le sourire un temps. Il se croyait coupable de son décès, pour une raison qu’aucun de ses précepteurs ne réussit à découvrir. Et bien qu’au bout de quelques mois il n’évoquât plus sa responsabilité, nul n’était dupe sur ses pensées à ce sujet… d’autant plus qu’il lui arrivait d’en pleurer et d’en parler durant son sommeil.


Il passa de plus en plus de temps à l’entraînement. Il avait grandi dans un château résonnant d’histoires héroïques où la lame et le courage semblaient pouvoir résoudre n’importe quel problème. Bercé par ces douces illusions, il s’acharna à devenir un bretteur hors pair, et fit la fierté inavouée de son père aigri et bourru. À l’âge de douze ans, ayant grandi très rapidement, il eut droit de monter de vrais chevaux. Fougueux et impétueux, ceux-ci lui firent ravaler sa fierté en l’envoyant au tapis à de nombreuses reprises les premières semaines. Entre les chevauchées tranquilles des poneys auxquels il était habitué jusque là et les ruades vigoureuses des purs-sangs bretonniens, il y avait plusieurs mondes d’écarts.


Il trouva sa première monture personnelle en une bête d’un noir de jais qu’il nomma Victoire. C’était une jument récalcitrante et agressive, qu’il réussit à dompter à force de volonté. Lorsque personne ne pouvait l’entendre, Victoire avait un autre surnom… « Mère. » Le précepteur qui découvrit ceci fut fortement inquiété pour la stabilité mentale du jeune homme. Lorsqu’il évoqua ce fait en privé au seigneur et père de l’enfant, celui-ci ne le crut pas. Pire, il l’accusa de diffamation, et le chassa de son territoire.


Et en secret, l’enfant continua de parler à sa jument comme à sa mère. Les fièvres du souvenir et de la confusion s’emparèrent lentement, mais irrémédiablement de son esprit. Il était suffisamment alerte et lucide pour savoir qu’il ne devait jamais laisser transparaître son plus grand secret, car personne ne le croirait : il savait que sa mère était encore vivante. Quand bien même tout le monde avait vu sa dépouille, quand bien même le cortège mortuaire avait déambulé plusieurs heures dans les faubourgs de la ville. Il était convaincu qu’elle avait survécu, quelque part, et cette idée tenace, ce poison de l’esprit, devait définir le reste de sa vie.

À la mort de son père, il hérita du titre et de ses terres. Chevalier depuis quelques années déjà, il avait acquis une solide expérience du combat, mais était novice dans tout ce qui avait trait à la politique. Il eut la présence d’esprit de s’entourer de conseillers avisés, et il réussit à maintenir la paix à grands coups de charges de cavalerie, ainsi qu’une certaine prospérité sommaire sur ses terres.


L’illusion qu’il donnait d’un seigneur de Bretonnie sain de corps et d’esprit était parfaite. Les rares personnes qui avaient su ses errements à propos de sa mère étaient décédées depuis longtemps, et nul ne le soupçonnait de nourrir un projet plus tiraillant, plus viscéral et plus égoïste que la protection de ses gens : il voulait retrouver sa mère. Et ce mal qui le rongeait resta longtemps en retrait. Il avait eu beau chercher dans les premiers temps, aucun indice, aucune trace ne le mit sur la piste inexistante qu’il recherchait. Alors patiemment il attendait son jour, administrant sa cité et son duché durant les heures de soleil, méditant et cultivant son souhait le plus cher aux heures des lunes.

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