[Récit] Sire Bertrand de la Fontaine

À en en croire le clocher du village qui battait la mesure, il devait être aux alentours de dix heures. Le jour s’était levé sur une brume légère, vite dissipée par les premiers rayons de soleil. Bertrand soupira de soulagement : si les cloches sonnaient, les habitants du village vivaient. Ne voyant personne dans les champs, il avait craint le pire, mais il se rappelait maintenant que l’on était le jour du Cochon, une fête populaire célébrée dans cette région du royaume… les villageois étaient probablement rassemblés quelque part pour l’évènement. Et pourtant… il n’arrivait pas à se défaire d’un mauvais pressentiment. Allons, pensa-t-il, amer, cela fait maintenant deux ans que mon esprit est pétri de mauvais pressentiments. Je devrais m’y être habitué…

Deux ans déjà qu’il avait incendié Castel-Graal pour purifier le lieu. Deux ans que sa bourgade avait été anéantie. Deux ans qu’il poursuivait inlassablement cet Ulfrik et les restes de la chevalerie castelgralloise.

D’une pression des hanches, il fit avancer Vaillant, son nouveau destrier. Son prédécesseur s’était métamorphosé en tas de larves immondes lors de sa dernière rencontre avec la troupe des Lépreux Chevaliers. Les sabots claquèrent contre les quelques pavés disposés à l’entrée du village pour faire bonne figure, puis le son s’atténua lorsqu’ils retrouvèrent le sol légèrement meuble de terre tassée, soulevant de petites volutes de poussière scintillant dans le soleil. Il n’entendait pas un bruit, et ses mauvaises pensées revinrent à la charge. Même le jour du Cochon, il n’était pas courant de ne voir personne dans les rues. Il se dirigea vers le clocher, en empruntant une petite ruelle agréable. Ses habitants devaient s’être mis d’accord pour améliorer leur ordinaire, puisque le sol était pavé grossièrement, et à chaque fenêtre de petites jardinières contenaient fleurs et plantes aromatiques : thym, ciboulette et menthe embaumaient l’air avec fraîcheur.

Bertrand tenta de regarder à travers les fenêtres sans vitre, mais la plupart d’entre elles avaient les volets encore clos de la nuit. Les rares ouvertes ne lui apprirent rien : elles ne lui offraient que des scènes relativement banales de la vie quotidienne. Un peu de vaisselle sale par-ci par-là, quelques fleurs des champs à demi-fanée dans un vase…

Les cloches retentirent de plus belle, et il lui sembla entendre une ovation. Se détournant des maisons mitoyennes qui formaient la ruelle, il continua son chemin. Ces cloches ne s’arrêteraient donc jamais ? Leur incessant carillon mettait mal à l’aise le paladin. Même les messes célébrant Gilles le Bretons ne présentaient pas de volées de cloches aussi persévérantes…

Il arriva enfin devant le clocher. Il était rattaché à une sorte de petite abbaye basse, mais étendue, qui flanquait une placette fort charmante. S’il était venu pour une autre raison que celle l’y ayant poussé, Bertrand aurait probablement trouvé le bourg tout à fait agréable.

Il descendit de sa monture et attacha Vaillant à la rambarde du petit escalier. C’était une brave bête, mais il lui arrivait un peu trop souvent de vouloir aller brouter, et il lui était déjà arrivé de le retrouver à une bonne centaine de mètres de l’endroit où il l’avait laissé. Depuis cet incident, il avait pris l’habitude de toujours l’attacher avec un licol quand il le laissait.

Pour se donner de la contenance et du courage, il vérifia que sa lance était toujours bien harnachée au caparaçon de son destrier, ôta la sûreté de sa lame au fourreau, et vérifia qu’elle coulissait bien. Depuis deux ans, il avait appris à toujours redouter le pire. Et il avait appris à avoir peur. Il avait cessé de laisser ses instincts de chevalier dicter sa conduite, et accueillait peur et angoisse avec la bienveillance de la nécessité. Il monta la volée de marche en pierres usées, et poussa les battants de la porte après avoir toqué sans réponse. Il percevait un brouhaha derrière, et se dit qu’on ne l’avait probablement pas entendu.

La salle était grande. Ce fut la première chose qu’il remarqua. La salle était vide, et cela était la seconde. Les villageois auraient dû se trouver ici, pourtant. Il entra dans la grande pièce voûtée, et se dirigea vers une petite porte sur un côté. Si ses souvenirs architecturaux étaient bons, cette porte menait généralement au clocher. Après l’avoir ouverte, il grimpa les cinq premières marches, souffla, puis poursuivi les trente-sept suivantes en pestant intérieurement. On n’avait pas idée de construire des escaliers avec ce nombre de marches ! Il parvint en haut, non sans difficulté, car son armure le gênait et pesait l’équivalent de son propre poids. Il avait bien vite retiré son cimier pour aspirer goulûment des bouffées d’air frais bienvenues.

C’est une fois en haut, et en regardant la cloche que son cœur se serra.

Il s’était attendu à trouver un sonneur enthousiaste. Mais le sonneur qu’il découvrit était tout autre. Il s’agissait des corps mutilés, mais encore vivants de vingt cochons, liés les uns aux autres, servant de contrepoids aux cloches, et qui les faisaient tinter avec vigueur tant ils se tortillaient et se débattaient, rendus fous de douleur, et rendus muets : leurs cordes vocales avaient probablement été tranchées. Bertrand failli vomir à la vue de ce spectacle ignoble, et s’empressa le couper les cordes. Les cochons chutèrent sur une dizaine de mètres. Au moins, pensa Bertrand, ils ne souffraient plus, maintenant.

Il avait trouvé les cochons du jour du Cochon. Et au lieu de rôtir devant un bon feu, ils avaient sonné les cloches en agonisant pendant peut-être des heures. Désillusionné, Bertrand savait à quoi s’attendre, maintenant. Il s’approcha de la petite fenêtre du clocher, celle s’ouvrant sur la cour intérieure de l’abbaye. Il y vit un charnier, et un nuage de mouches se repaissant des corps suintants. Et derrière ce carnage, adossés au mur du fond du cloître, Ulfrik et sa troupe le regardaient, narquois, tandis que leurs silhouettes devenait plus floues. Ils disparurent, transportés ailleurs par un sortilège du sorcier. Mais les mouches étaient restées, et commençaient déjà à pondre leurs millions d’œufs dans cet éden à leurs yeux. Bientôt, il y aurait des naissances à Bourg-la-Grange. Beaucoup de naissances.

Le cœur en peine et l’âme en lambeaux, Sire Bertrand pris son courage à deux mains, et descendit dans la cour. Il devait récupérer l’indice qu’Ulfrik lui avait laissé sur sa prochaine destination. Maudit soit-il, lui et son jeu macabre.

Laisser un commentaire