Isabelle réajusta son heaume. Il faudrait bientôt qu’elle change les mousses à l’intérieur, en vieillissant elles s’étaient aplaties, et le casque n’était plus idéalement placé pour ses yeux. La hampe de la bannière lui lançait l’épaule, et les cahots du trot malaisé de sa monture lui faisaient un mal de chien aux fesses. Mais elle avait pris l’habitude, en quinze ans de chevalerie, de s’accommoder de ces inconforts. Elle lâcha la bride de Perle, sa jument, et fit un moulinet du bras pour délasser ses muscles. Même s’ils approchaient, les quelques heures de chevauchée qu’il restait avant d’arriver à Violecée-la-Plaine seraient longues. Ulfrik avait annoncé la fin du périple pour le crépuscule, et il lui tardait d’arriver. Édouard aussi, apparemment : cela faisait déjà une bonne dizaine de minutes qu’il épluchait les patates pour le soir pour gagner du temps. Décidément, il ne pensait qu’à manger, celui-ci. Elle avait entendu parler de lui durant ses années de service, et s’était moquée avec ses frères d’armes de ce chevalier pathétique dont les « exploits » avaient inspiré bien des chansons comiques… mais jamais elle n’aurait imaginé le compter un jour parmi ses compagnons, et encore moins parmi ses amis. Car elle devait le reconnaître, le sort s’acharna sur lui pendant ses années de chevalerie, mais ce n’était pas un mauvais bougre. Ils avaient bien vite sympathisé, et Isabelle avait quelques remords de s’être si longtemps moquée de lui sans le connaître.
À son grand dam, Sire Énieul fit quelques pas au trot pour la rejoindre. Il l’agaçait. Cet ancien seigneur ne devait pas avoir eu souvent l’occasion de côtoyer la gent féminine durant son règne. Ou il avait mis sa vertu au-dessus de tout, et s’était refusé certains plaisirs. Toujours est-il que depuis qu’elle avait rejoint la troupe, il n’avait cessé de lui tourner autour. Elle avait fini par accepter d’être sa porte-bannière, en espérant que cela le calmerait un peu, mais visiblement elle s’était trompée… Depuis qu’elle avait cousu la mouche d’or par-dessus ses propres armes, il semblait même être un peu plus entreprenant. Elle secoua un peu la chaîne de Perle, pour la pousser à accélérer un peu. Mais la créature semblait épuisée, tant par la chevauchée que par ses mutations encore récentes, auxquelles elle n’était pas habituée. Isabelle grommela. Elle avait toujours eu un caractère indépendant, qui lui avait d’ailleurs valu de réussir à devenir chevalier : elle était une de ces rares femmes à être adoubée par le Roy. Elle ne savait pas si l’attirance du seigneur déchu découlait de cette rareté, ou de la poitrine dénudée qu’elle arborait depuis quelque temps. Le frottement des plaques d’armures ou du tissu contre ses plaies au ventre étaient trop douloureuses pour qu’elle les recouvre… et même si elles ne saignaient plus depuis un bon bout de temps, elles refusaient de se refermer. Et puis cela l’amusait d’imaginer qu’on raconterait peut-être un jour la légende de la dame qui chevauchait tétons à l’air. Probablement que les détails seraient enjolivés, mais son expérience des veillées d’armes lui disait qu’il y avait là suffisamment matière à ce que l’histoire, et à ce que les fantasmes des soldats prennent. Qu’à cela ne tienne… elle trouvait agréable de chevaucher ainsi, surtout par la chaleur qu’il faisait. Elle espérait juste trouver une solution avant l’hiver, légende en devenir ou non, elle frissonnait déjà à l’idée du froid mordant et des flocons tombant sur sa peau nue.
Condamnée depuis sa naissance à ne jamais pouvoir enfanter, et liée par ses serments de chevalerie, elle n’avait jamais cherché à fonder un couple solide, et encore moins une famille. Cela lui convenait très bien jusqu’à présent. Elle en avait retiré une certaine expérience à repousser les prétendants qui ne lui convenait pas. Mais cette sangsue d’Énieul lui donnait du fil à retordre ! Elle héla Édouard, qui, tout en continuant de semer des épluchures, les rejoignit. Elle savait que cela aurait le mérite de rendre son prétendant jaloux et vexé, et donc de le faire bouder à l’écart du groupe. Cela ne rata pas, et au bout de quelques minutes de silence rageur, Énieul s’écarta d’eux, au grand soulagement d’Isabelle. Elle préférait nettement la compagnie d’Édouard. Même s’il était constamment désabusé, il avait la discussion agréable, et au moins il ne la reluquait pas à longueur de temps. C’était bien l’un des seuls, parmi la troupe qu’ils formaient. Et contrairement à ce qu’elle aurait pu croire, ce n’était pas les bouseux formant leur cortège les pires… Tandis qu’ils se contentaient de regarder le sol lorsqu’ils étaient à côté d’elle, humbles devant les chevaliers qu’ils servaient, ces derniers ne rataient pour la plupart pas une seule occasion de jeter un regard avide et furtif, qu’ils espéraient discret.