Né affublé d’u syndrome de nanisme, le Claude avait assez bien vécu jusque ses dix ans. Quand ses compagnons de jeu avaient commencé à grandir et pas lui, sa vie s’était nettement compliquée. Il s’était rapidement aigri, et avait voleté à droite à gauche, acceptant n’importe quelle bassesse pour avoir une place dans un groupe. Il avait tour à tour été assassin de fortune, prostitué dans une maison close à réputation excentrique, larbin d’écurie… Il disait oui à tout ce qui était, sans jeu de mots, à sa porté, et qui lui rapportait quelques piécettes et de la compagnie.
Mais invariablement, on finissait par se moquer de lui et de sa taille. Sauf dans la Maison close du Chêne Rouge. Là il avait une bonne situation, une paie correcte, et une reconnaissance tant de ses patrons et collègues — tous affublé d’une particularité leur ayant un jour où l’autre valu moquerie — que de ses « clients » et « clientes, » qui venaient en ce lieu uniquement pour ce genre d’excentricités de luxe. Il n’avait pas à se préoccuper d’un logement, pas à se préoccuper des repas, ni du linge (qui n’y était, de toute façon, pas trop d’usage) : Le Chêne Rouge était sa maison.
Néanmoins, bien que cette période fut la meilleure de sa vie, il finit par s’en lasser. Non pas de son activité en tant que telle, ni du lieu, mais surtout du fait d’être, là aussi, même bien considéré, une bête de foire. Il était malin, très malin, et il aurait pu finir par en devenir le gérant, et il n’aurait plus alors eu ce genre de problème. Il était resté pas loin de dix ans au Chêne Rouge, et avait gravi les échelons au fur et à mesure. De « simple attraction » travaillant toute la semaine, il avait fini par avoir la confiance de ses supérieurs, et s’était vu attribué petit à petit la gestion d’un couloir, puis un étage, gagnant une demi-journée de repos à chaque fois. Au bout de dix ans, il gérait toute l’aile gauche du Chêne Rouge. Sous sa direction, elle avait pris de l’ampleur, car il ne tombait jamais à court d’idées, plus incongrues les unes que les autres. La compétition aile droite-aile gauche, qui animait le personnel et ravissait les clients avait été écrasée trois années consécutives. La réputation d’excentrique du Chêne Rouge, déjà très importante, avait grandi d’autant, car si vers l’aile droite on dirigeait les clients les moins aventureux, on conseillait la gauche à quiconque cherchait un frisson plus… inhabituel.
Et pourtant, s’il ne travaillait plus dans les chambres qu’une demi-journée ou une demi-nuit par jour, sa grogne sous-jacente allait croissante. Vint un jour un noble de la cour impériale, qui, ayant entendu grand bien de cet établissement, avait souhaité fréquenter cet établissement pour le faire figurer à l’index de son « Grand Guide des Maisons Closes, de Norsca à Tilée, à l’usage de la Noblesse d’Altdorf. »
Il avait passé une semaine entière au Chêne Rouge, payant un forfait minimum, mais ayant accès à toutes les attractions qu’il souhaitait. Hautain, acerbe et prétentieux, il semblait croire que rédiger un guide revenait à faire remarquer les points négatifs du lieu à tout bout de champ. Un seul commentaire positif était sorti de sa bouche de tout son séjour, quand il ne pouvait se départir de son sourire satisfait à la sortie de la chambre des trois « R ».
À la fin de son séjour, alors qu’il profitait une dernière fois d’une attraction offerte par la maison, Le Claude avait ouvert son carnet de notes en toute discrétion. À la rubrique Chêne Rouge, il n’y avait qu’une seule ligne : « Leur nain est trop grand. » Cela avait mis le Claude dans une fureur aveugle. Toute la rancœur qui était montée en lui ces dernières années rejaillit d’un seul coup. Il beugla dans les couloirs, ouvrit des portes en les claquant, fit ses valises en coup de vent, et quitta le Chêne Rouge sans même demander son dernier solde, pour ne plus jamais y remettre les pieds. Dans l’ambiance de l’aile droite, le ramdam qu’il fit passa inaperçu sur le coup, mais on regretta longtemps son départ.
Il avait pris la route, et au bout de quelque temps, ayant épuisé son pécule, se décida à vivre en ermite dans les plaines tiléennes. Ça ne dura pas. Le calme le rendait encore plus fou que les remarques vaseuses de ses concitoyens quant à sa taille. Suite à une après-midi rocambolesque, il s’engagea dans une troupe halfling en garnison à proximité. Il y passa quelques mois à supporter les estomacs sur pattes qui lui servaient de compagnons d’armes, puis déserta après avoir volé la réserve de safran en compagnie de son ami Théosfratus. Leur méfait avait été repéré trop rapidement détecté, et il ne tenait pas à en payer les conséquences. Pour un vol de safran, chez des bouffeurs de potage, cela pouvait être terrible. Tant pis pour Théosfratus, après tout, cela avait été son idée à lui.
Il avait donc fui vers le nord, et la civilisation, se cachant régulièrement sous les buissons pour échapper à l’escadrille des Vols-au-Vent lancés à sa poursuite avec leurs ailes mécaniques, et esquivant prudemment les odeurs de peau-verte que lui apportait le vent. Désespéré à l’idée d’avoir le choix entre errer dans l’espoir de trouver de quoi vivre ou retourner au Chêne Rouge, il avait croisé la troupe des lépreux un soir, alors qu’il cherchait un endroit où passer la nuit à l’abri des sangliers qui pouvaient se révéler monstrueux dans la région. Édouard ayant — encore — fait trop à manger, ils l’avaient invité à partager leur repas. Le Claude hésita un instant à la vue de leur mauvaise santé apparente, mais son ventre, qui n’avait grignoté que du rat ces derniers jours, avait décidé pour lui. La grillade sentait trop bon.
La troupe d’Ulfrik lui avait paru somme toute assez sympathique. Ils puaient la mort, ne semblaient pas connaître la douche, ni l’hygiène corporelle, mais bon… ce n’était pas pire que les chambres de la cave de l’aile droite du Chêne Rouge. Sous l’impulsion d’Édouard, ils l’avaient invité à rester en leur compagnie : un ex-militaire dans un régiment halfling, cela vaut son pesant d’or en tant que conseiller culinaire. Et puis certains autres chevaliers — hommes ou femme — étaient intéressés par certains points de ses expériences précédentes…