Le Calice tristement connu en Bretonnie sous le nom de La Pourvoyeuse fit son apparition, dans le bourg de Castel-Graal. Il avait été ramené d’une expédition, par Sire Énieul et sa suite. Après une période d’effervescence, on avait fini par conclure qu’il ne s’agissait pas du Saint Graal, malgré le pouvoir merveilleux de cette coupe. L’histoire fit par la suite de cet artéfact une allégorie du démon de l’ambition.
Le Calice fut conçu et ciselé dans un hospice de l’Empire, et à l’origine, il devait contenir une eau qui apportait vitalité à ceux qui la buvaient. Le résultat avait été impressionnant, et l’hospice fut renommé pour sa capacité à revigorer malades et personnes en mauvaise santé. Il ne prétendait pas soigner tous les maux, car certaines maladies étaient incurables, même pour le calice. De même, on ne voyait que très peu de blessures guéries dans cet hospice : leur chirurgien n’était pas fameux. Somme toute, ils avaient joué la carte des petits maux de l’existence, et cela leur avait réussi.
Mais vint un jour où la région fut assaillie par des hardes de créatures mi-homme, mi-bête. Elles souillaient tout sur leur passage, et les malades venaient plus nombreux à l’hospice se faire soigner. L’hospice lui-même finit par être assiégé, et nul n’en réchappa. Le gobelet providentiel tomba aux mains de la harde, et leur chamane, à force de tentatives pour « améliorer » cette eau, finit par corrompre l’objet. La puissance de la ruine à qui la harde avait fait allégeance vit dans le Calice un moyen de répandre son amour de la vie dans des régions hors de son emprise.
Le Calice corrompu fut confié à un de ses ermites dévoués, qui eut pour tâche de le dissimuler, et de l’enrober de mystère. Cet ermite prit un grand plaisir à cette mission, et inventa de toutes pièces la légende des Calices d’Abondance. Il distribua çà et là indices et « preuves » de leur existence, avec une science impressionnante. La légende prit rapidement place parmi les plus anciennes, et les plus confidentielles : celles dont on ne parle qu’entre connaisseurs avertis.
L’histoire voulut qu’un autre ermite vagabond se prisse de passion, bien des siècles plus tard, pour ces Calices, et qu’il y dédia sa vie. L’histoire voulut que cet ermite prît un certain Ulfrik sous son aile, et que cet Ulfrik mît la main sur le calice.
La Pourvoyeuse, fut-il nommé, car en effet, il donnait vigueur, vitalité et énergie à tous les vivants qu’il comblait de ses dons, qu’il fasse partie du règne animal ou végétal. Mais au-delà de cette simple vitalité, la coupe agissait comme une drogue, et quiconque en avait bu n’acceptait plus aucune autre nourriture que cette eau claire. Privé de cette manne, son corps dépérissait rapidement, et se décomposait en des millions d’autres petits organismes : bactéries, vers, insectes… la matière organique du corps était redistribuée avec générosité a des millions de formes de vie nouvelles.
Ainsi était la Pourvoyeuse : à ses émissaires elle apportait une vigueur sans pareil, afin qu’ils puissent répandre son eau de part le monde, et elle sacrifiait ses victimes pour le bien du plus grand nombre de vies. Et même dans la défection, un de ses émissaires aurait son utilité, puisque privé de cette eau, il se transformerait à son tour en des millions d’autres vies, poursuivant ainsi la tâche confiée au calice.