[Récit] Édouard de la Dent

Édouard de la Dent, de son vrai nom Édouard Theodoric de Gisoreux, fut surnommé ainsi lorsqu’il revint, infructueux, de sa première quête du Graal. Victime de coups du sort et de malchance qui avaient laissé place à un découragement total, il avait échoué, et était rentré, penaud, à Gisoreux. Affamé, dépité et sombrant en dépression, il s’était empiffré et noyé son chagrin dans la nourriture. Rapidement, il acquit le statut peu glorieux de plus gros chevalier du royaume. On le surnomma donc « de la Dent », en référence à son solide et intarissable appétit. Obèse, il ne montait plus que rarement à cheval, et son titre de chevalier était devenu honorifique plus qu’autre chose, ce qui lui valait bien des moqueries au château. Il finit par ne plus supporter cette situation, et se décida à se prendre en mains. Il sella son destrier Rossinante, et à l’aide d’un marchepied, de ses écuyers, et de ceux des stalles voisines, si hissa avec difficulté sur son dos. Il avait préparé un départ théâtral et épique, mais il fut plutôt pathétique, car quand il voulut s’élancer au galop, Rossinante eut du mal ne serait-ce qu’à avancer au pas. L’histoire fait encore jaser aujourd’hui, et on tient pour ses meilleurs conteurs les écuyers qui avaient assisté à la scène.
La seconde quête du Graal d’Édouard Theodoric de Gisoreux fut encore une fois un échec. Il fut forcé de faire une pause toutes les heures pour soulager sa monture de son poids, et il s’essoufflait à chaque fois qu’il tirait sa lame au clair pour se donner courage et consistance.
Abattu et malheureux, il eut honte de rentrer à Gisoreux une semaine seulement après son départ. Il décida de se rendre plutôt à Castel-Graal, où il demeurait inconnu. En chemin, il inventa une histoire justifiant de son poids, et réussit à passer pour quelqu’un de tout à fait valable auprès de Sire Énieul, qui fit de lui un membre de son conseil après quelques mois seulement. Car il faut malgré tout reconnaître cela à Édouard de la Dent : s’il était mauvais en actes, il était de bon conseil.
Il se reprit en mains, et se mit progressivement à l’exercice. Il perdit du poids, et encouragé par ses progrès, passait le temps libre que lui laissait le Haut Conseil de Castel-Graal à la pratique des armes et à l’exercice physique. Il était encore bien plus volumineux que tous les autres chevaliers de la bourgade, ainsi que ceux de passage, mais sa volonté lui permettait de les égaler sans problème aux armes. Sa déchéance était derrière, et l’avenir lui semblait bien plus radieux.
Lorsque Énieul et Ulfrik lancèrent leur propre quête du Graal, Messire Édouard les supplia de le prendre avec eux, afin qu’il puisse achever par la même occasion sa propre quête, et mettre une bonne fois pour toutes ses échecs derrière lui.
Mais le sort voulu qu’il survécut au périple, et bu au calice avec ses camarades. Il eut rapidement conscience que quelque chose n’allait pas, et fut même le premier à détecter la corruption d’un des Quatre. Il était malheureusement déjà trop tard, et il se rendit compte avec horreur que des temps qu’il pensait révolus allaient se répéter pour lui : ceux de la déchéance. Son esprit sourit amèrement de l’ironie de la situation, et, désespéré, sombra dans une folie paranoïaque et démente d’où plus personne ne le tirerait jamais. Il redevint obèse, et refuse désormais de se déplacer autrement que monté sur destrier. Ses montures ne supportent que rarement longtemps le traitement, et il est forcé d’en changer régulièrement. Après un dernier pas qui lui brise les rotules et fait s’affaler au sol Édouard et ce qu’il reste de la pauvre bête, elle meurt, et le chevalier déchu se met en quête d’une nouvelle Rossinante pour la remplacer.

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